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Beit Jacques

L'homme qui murmurait à l'oreille des vieilles maisons

Beit Jacques 1

Avec son élégante écharpe blanche et un teint naturellement hâlé, Jacques Montluçon a plus l’allure d’un aviateur des années 30 que d’un ingénieur français à la retraite. Résident damascène à mi-temps depuis cinq ans, il est le seul étranger à être propriétaire dans la vieille ville de Damas. « Après ma retraite, je suis venu ici pour prendre des cours d’arabe. En fait, je n’ai jamais vraiment appris l’arabe, mais j’ai acheté une maison ». Passionné de patrimoine et d’architecture, Jacques a envie d’aller jeter un oeil derrière les façades opaques qui donnent sur la rue pour voir à quoi ressemblent les intérieurs damascènes. Il s’inscrit dans une agence immobilière du vieux Damas où il se présente comme un acheteur potentiel et commence à visiter différentes maisons. Mais à la vue de celle qui deviendra « Beit Jacques » (arabe pour « La maison de Jacques »), il décide en deux jours de signer le contrat qui fera de lui un propriétaire.

Depuis, Jacques connaît tous les recoins de la vieille ville, empruntant des rues désertes inconnues des touristes, ignorant les panneaux estampillés « patrimoine » qui balisent les rues du quartier. Ici, il recommande la visite d’une fabrique de laine de chèvre, là, il admire de vieilles maisons construites sur la rivière Barada, avant de se diriger vers le quartier juif où selon lui, il y a le plus grand nombre de maisons à vendre de Damas. Il conseille la visite de l’atelier de Moustafa Ali, encourage à frapper aux portes des vieilles demeures : c’est comme ça qu’il a découvert quelques trésors. Des cours magnifiquement conservées avec leurs bassins d’origine et des cédrats sur lesquels ces fruits jaunes difformes poussent avec lenteur. « C’est immangeable cru, mais ça fait de très bonnes confitures » commente Jacques. Il s’emporte quand il aborde la question de ce qu’il appelle la « montmartrisation » de Damas, où les artisans disparaissent pour laisser place à des boutiques de cristaux de Bohème ou d’ours en peluche. La défense du patrimoine et de l’artisanat est devenue un hobby à temps plein. Jacques raconte évasivement qu’il a participé à des chantiers de l’Unesco à Jbeil, au Liban. Et bientôt dans la pointe nord-est de la Syrie. « Je n’ai jamais autant travaillé que depuis que je suis à la retraite », s’amuse-t-il.

Beit Jacques 3

Au détour d’une énième rue, on peut voir, sur un mur, gravé dans la pierre en arabe « Beit Jacques ». Derrière la lourde porte, un décor digne d’un musée. Dans la cour intérieure, une fontaine du XVIIIe siècle émet un joli son d’eau. Une tortue paresse sur les pierres anciennes qui pavent le sol. A l’étage, la cuisine est baignée de lumière, avec d’un côté, des fenêtres qui donnent sur la cour et de l’autre, une vue sur les toits de Damas. Une terrasse qui surplombe à 180° le vieux Damas, avec vue, en premier plan, sur la mosquée des Omeyyades, achève la visite. Le lieu d’origine est superbe, mais c’est en s’attelant aux travaux de restauration que Jacques a découvert l’ampleur des richesses que cachait cette maison du XVIIIe. Dans la salle de réception (« iwan »), les panneaux de bois qui couvrent les murs, richement peints, décrivent avec poésie des scènes imaginaires, mettant en scène des animaux mythologiques et des monstres. « Ces panneaux datent de 1789 », précise Jacques. « C’est une belle coïncidence ».

Derrière les tuiles qui couvraient des pans du mur, Jacques a découvert des bas-reliefs mamlouks taillés dans la pierre, confirmant s’il le fallait le standing passé du lieu. « Cette maison est en réalité l’ancienne dépendance de la maison voisine, qui devait appartenir à des aristocrates. Ils s’en servaient probablement pour recevoir leurs invités ». La voisine, aujourd’hui, n’est autre que Nora Joumblatt, la femme du leader druze libanais. Jacques a ajouté sa touche personnelle : une cheminée, un petit hammam et des tapis afghans aux motifs hautement géopolitiques. Sur l’un d’eux, on peut voir distinctement les tours du World Trade Center attaquées par des avions et le portrait de Bush. « Ça me fait plaisir de m’essuyer les pieds dessus quand je me lève le matin », confesse Jacques en souriant.

La maison de Jacques est devenue, avec le bouche à oreille, un secret de polichinelle : des équipes de film et des rédactions de magazines de mode le contactent régulièrement pour qu’il leur loue sa maison. Mais jusqu’ici, il a systématiquement refusé. « Je ne la loue pas, je la prête occasionnellement à des amis, c’est tout ». A force de devoir faire visiter à des curieux, Jacques a décidé d’acheter une deuxième maison, et de la laisser ouverte au public. A quelques encablures dans la vieille ville, Dar el Nofara n’est pas seulement un autre joyau du patrimoine damascène (ruines d’un palais ommeyade rénové au début du XXe siècle par le prince bédouin Trad al-Milhem) mais aussi désormais un centre culturel, dédié à la préservation de l’artisanat et du patrimoine syrien.

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One thought on “Beit Jacques

  1. Merci de ce témoignage et merci infiniment à Jacques .
    Mahfuz

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