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Dio Oud

Notre troisième intifada sera culturelle

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Nidal et Aboud ont 26 ans. Ils sont amis mais se disent frères, et habitent sur l’un des versants du mont Ebal, à Naplouse, en Cisjordanie. Ensemble, ils forment le groupe de musique Dio Oud, qui fait vivre les sonorités de leur instrument fétiche, le oud. Ils reprennent de nombreux classiques de la musique arabe et composent depuis peu leurs propres morceaux.

Quelques jours après avoir fait la connaissance de Nidal, dans le centre commercial flambant neuf de la ville, voisin direct du vieux souk et qui le dépasse de plusieurs têtes, j’ai rencontré son meilleur ami, Aboud, qui m’a invité chez lui pour un concert privé. De sa maison, la vue sur Naplouse est magnifique. Cette nuit-là, les deux acolytes ont composé jusqu’au petit matin.

Nidal et Aboud m’ont vite intrigués ; ils semblent toujours chevillés à leur instrument. Lorsqu’ils jouent, plus rien ne paraît compter autour d’eux. « Pourquoi je parais si bouleversé quand je joue ? », répète Nidal, après que je l’ai interrogé sur sa gestuelle oud à la main, les yeux clos, complètement absorbé par sa musique. Il répond après quelques secondes d’absence : « C’est la seule façon pour moi d’interpréter un morceau. Je vais te raconter une histoire. Un jour, j’étais assis à la fenêtre de ma chambre et je mettais en musique le poème Mawtini, d’Ibrahim Touqan. En face, juste sous mes yeux, les soldats israéliens sont entrés dans l’hôpital pour le fermer. C’était en 2005, une triste journée. Ce soir-là, j’étais si bouleversé que je n’ai pas lâché mon oud de toute la nuit. Cette façon de jouer ne m’a plus jamais quitté. »

Le morceau Oummì, de Marcel Khalife, sourde des enceintes du salon. Dans la pièce, tout le monde se met à entonner la chanson. Nidal, retrouvant son sourire, m’explique : « Ici, nous disons souvent : à chaque moment de la journée son compositeur. Le matin, c’est l’Égyptienne Umm Kulthum, et le soir le Libanais Marcel Khalife ».

Quelques heures plus tard, lorsque j’interroge Aboud sur son parcours, le soleil du petit matin vient déjà inonder la ville, en contrebas. « Nidal et moi avons commencé à jouer à peu près en même temps, il y a neuf ans. » Aboud est venu naturellement au oud, « car c’est l’instrument phare du répertoire palestinien ». Le jeune homme parle posément. Un flegme qui contraste avec l’énergie qu’il dégage l’instrument à la main. « Petit, déjà, je ne pouvais pas me passer de musique. Je dansais en permanence, les mains en l’air, quand une mélodie passait dans la maison. Ça permettait de passer le temps, car la ville était souvent sous couvre-feu. »

Pour Nidal, les choses se sont passées différemment. Son oncle, pour pérenniser le conservatoire qu’il venait de lancer, avait besoin de jeunes musiciens. Nidal devait en faire partie. Sa mère lui a donc forcé la main dans un premier temps, avant que la découverte de cet instrument « à la sonorité unique » ne l’amène à jouer « avec frénésie ».

Des deux côtés, leurs familles les ont incité à apprendre à jouer du oud, mais elles n’ont pas accueilli de la même façon leur volonté de devenir professionnels. « En Palestine, lorsque l’on veut devenir musicien ou artiste, on fait face à de nombreuses résistances, explique Nidal. On ne cessait de me répéter qu’artiste, ce n’est pas un métier. Être professeur, à la limite. Mais les parents, ici, veulent autre chose pour leurs enfants. Petit à petit, tout de même, les mentalités évoluent. »

Les deux jeunes hommes poursuivent donc leurs études en parallèle, en partie pour la famille et les on-dit, mais aussi parce que les cachets sont trop justes, aujourd’hui en Palestine : « Impossible d’en vivre pour le moment », confirme Aboud. Ce dernier suit des études de médecine, Nidal une filière marketing.

Quelques jours plus tard, ils proposent de m’amener chez Habib al Deek, leur professeur de oud. Celui-ci a joué et joue toujours un rôle majeur dans leur histoire. « Il est comme un oncle pour nous, affirme Nidal. Nous interprétons beaucoup de morceaux qu’il a composés. Ses conseils ont beaucoup d’importance. » L’appartement du professeur, figure de Naplouse, directeur académique de l’école de musique Edward Saïd, vaut le coup d’œil à lui seul. Baignés dans une lumière tamisée, les lieux invoquent un imaginaire musical fascinant. Les ouds se comptent par dizaines, accrochés aux murs ou ouverts en deux, comme des poires fendues, à même le sol. Des darboukas jalonnent le passage. Une multitude d’instruments attendent ici une cure de jouvence dans tous les recoins de la pièce. Habib al Deek me montre des instruments qui datent de plus d’un siècle, syriens, turcs, jordaniens.

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Un atelier salutaire. « Le oud nécessite un entretien minutieux et régulier, d’autant plus lorsque l’instrument est ancien », vient rappeler le professeur.

Nidal se remémore alors une anecdote : « Un jour, au check-point de Huwara, à la sortie de Naplouse, les soldats israéliens nous ont demandé de jouer de nos instruments. C’était la condition pour passer. Ils riaient. Ils ont pris les deux ouds et les ont brisés en deux. Sans donner aucune explication ».

Les deux amis ont un discours très pacifique, à l’image de nombreux Nabulsi. Ils souhaitent exprimer leur frustration par la musique, d’une manière qui n’appelle pas le mépris ou la violence. « Nous disons à qui veut l’entendre que notre génération n’est pas celle des armes. Notre arme à nous, c’est le oud, explique Nidal. Convaincre avec notre instrument et notre musique, de la même manière que pour certains, ça passe par la danse, le debke. On doit passer à une confrontation culturelle. »

« Je ne crois pas que lancer des pierres changera quoi que ce soit, poursuit Aboud. Pour autant, je me souviens d’absolument tout, et le passé ne s’efface pas. Le couvre-feu. Les fouilles de nuit. A l’époque de l’occupation de Naplouse, durant la seconde intifada, il n’y avait pas de futur, pour personne. Tout était fermé. Parfois, j’étais terrifié à la simple idée de me rendre à la salle de bain. Les bâtiments sautaient au hasard, les tireurs d’élite abattaient sur la seule foi du doute. »

La situation des musiciens s’améliore lentement, expliquent-ils. Les salles de concert de Ramallah sont pleines, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Aboud et Nidal aimeraient bien enregistrer un album. « On n’a pas l’argent pour, explique Aboud. Trouver des mécènes, ici, ce n’est pas facile. Alors on attend ». Ils se produisent justement pendant la soirée dans un bar branché. La fête monte en puissance, jusqu’à ce que les buveurs s’empoignent dans un debke général, improvisé.

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