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Du Soudan à Istanbul

Le samedi 18 décembre est la Journée Internationale des Migrants. Pendant toute la semaine, Mashallah publie des articles sur le thème des migrations mettant en relief divers aspects de ce phénomène. Aujourd’hui, un réfugié soudanais à Istanbul.

J’ai rencontré Taher en février 2009, il avait alors 18 ans. Grâce à une amie qui travaille pour une ONG qui aide les réfugiés (Helsinki Citizens Assembly), j’avais transmis à Taher un appareil photo jetable, pour documenter son quotidien, sans consigne spéciale. Il a essentiellement pris des photos de lui (photo ci-contre) et de ses amis dans son appartement ou dans différents lieux du quartier de Kumkapi.

Istanbul est devenue la porte de l’Europe pour des milliers de migrants qui font étape pendant quelques mois ou quelques années dans des quartiers délabrés tels que Kumkapi avant de rejoindre la Grèce puis l’Italie. La Turquie est aussi un pays dans lequel arrivent de nombreux réfugiés en provenance d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan ou des pays africains.

Taher habitait avec quatre autres soudanais dans une minuscule chambre au dernier étage d’un immeuble insalubre. Ce quartier d’Istanbul abrite une importante communauté de migrants et, ironiquement, c’est aussi à Kumkapi que se trouve une prison pour les étrangers en situation irrégulière.

Taher venait du Darfour, où la guerre a emporté toute sa famille. La route qui l’a mené à Istanbul fut longue : « Je suis allé en Syrie d’abord; dans une ville qui s’appelle Alep et ensuite je suis arrivé en Turquie. C’était en août 2008 ». À Istanbul, il a été accueilli plusieurs mois dans un orphelinat de l’État turc. Mais il a dû partir lors de sa majorité pour rejoindre cette chambre que l’on peut voir sur les photos. Il avait demandé le statut de réfugié auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR). La procédure traînait en longueur.

En attendant, il ne pouvait guère compter que sur la solidarité de ses compagnons d’infortune dont son ami Ammar (photo en haut à droite), 18 ans aussi à l’époque, qui a résumé ainsi la condition des migrants soudanais : « Ils n’ont pas de travail, ils ne restent pas longtemps en Turquie. Parfois ils vont à Izmir parce qu’ils veulent aller en Europe ou dans d’autres pays. Certains retournent directement au Liban ou en Syrie pour travailler au noir. Certains meurent  en mer lors de leur tentative de traversée. Parfois, le gouvernement turc les arrête et les met en prison. C’est comme ça, c’est très difficile mais ils essayent. S’ils avaient su comment est la Turquie, ils ne seraient jamais venus ici. »

J’avais demandé à Taher en février 2009 dans quel pays il préférait être accueilli en tant que réfugié : « France ou Canada », avait-t-il répondu avec enthousiasme, « mais surtout la France, j’aime tellement ce pays ! » Six mois plus tard je suis revenu en Turquie et Taher n’était plus là. Probablement, il n’avait plus la patience de rester à Istanbul dans des conditions si précaires jusqu’à la décision du HCR. De plus, en Turquie, les réfugiés acceptés par le HCR doivent encore attendre pendant plusieurs années une réinstallation dans un pays tiers, principalement la Suède, le Canada, l’Australie ou les États-Unis. Exception dans le monde, la Turquie n’accepte pas de manière permanente les réfugiés qui ne sont pas originaires d’un pays européen. J’ai fini par apprendre plus tard que Taher a réussi à rejoindre la France depuis la Turquie, comme il en rêvait.



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