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Hébron fantôme

Rights & dissent

Hebron

Nous étions 14 étrangers, des sacs brinquebalants de tous côtés. Les soldats n’ont rien fouillé. Au cœur de la vieille ville, les rues désertes, Hébron fantôme, ils ont à peine regardé.

La sérénité n’y fait plus corps avec les murs. La lumière et la vie du temps jadis ont laissé derrière elles des maisons délaissées. Le soleil ne parvient plus jusqu’au pied des portes d’entrée ; on a dû installer des grillages, des toiles, des taules pour protéger la rue, le rez-de-chaussée, des ordures jetées par les habitants du deuxième, du troisième… juste au-dessus.

Abraham, quelque fut ta volonté, que l’on puisse ou non croire en toi, regarde ce qu’ils ont fait du lieu qu’ils disent sacré de ton tombeau. Athée, croyant, qu’importe le titre, il y a une vitre pare-balles à côté de ton tombeau. Quand la moitié est accessible par la mosquée, l’autre partie ne se fait que par la synagogue, il faut éviter tout risque d’entretuerie, il faut éviter de se voir, de se croiser, de se comprendre. Il y a une vitre pare-balles à côté de ton tombeau.

Ils sont nombreux, ils sont jeunes, ils portent l’arme, ils sont fragiles. Comment ne pas avoir honte de condamner ces visages trop influençables à des années de service… à inquiéter la moitié de ses voisins ? Ils sont ici sept fois plus que les colons de la ville qu’il faut protéger. Protéger de la colère, protéger de la rage de ceux qui n’ont pas eu le choix de dire oui, de dire non, de dire bienvenue , de dire « prend ma maison ». Protéger de la haine, protéger du dialogue, des mots, des gestes, des regards et des souffles. Absence totale de communication, de Tel Aviv à Bethléem, de Haifa à Ramallah, d’Eilat à Hébron. Comment vouloir, comment souhaiter, comment donner la vie et élever ses enfants dans un cadre si hostile, si terne, si contracté ? Comment accepter que les autres, que des hommes ne se résument qu’à une religion, un pays, une carte d’identité ? Comment accepter d’entretenir l’impossibilité pour les autres de vivre, de grandir, de respirer, de penser, d’aimer, de bouger, de marcher, de dormir, de prier ? Mais à qui est donc cette terre ? Quand tous les conquérants sont passés par ces villes. Et si les chrétiens décidaient qu’aujourd’hui ce territoire est leur, car après tout Jésus y a été condamné. Et si les athées décidaient qu’aujourd’hui ce territoire est leur, car après tout, les croyants y ont trop versé de sang.

Deux groupes d’enfants, au loin, se jettent quelques pierres. Ils sont juifs, ils sont musulmans. Ils « jouent » à la guerre, pour de vrai. Et un fourgon déboule, prenant le virage trop vite. Un, puis deux, puis trois soldats, l’arme au poing, sautent à terre et se jettent à la poursuite des dangereux agresseurs. Il faut protéger le bon peuple. Il faut filmer, il faut capter cette unbelievable poursuite. Les enfants, rentrés chez eux, les trois guerriers retournent sur leur pas. Ils n’ont pas eu les vils agresseurs.

« If you film again, I will hit you. »

« What? »

J’espère ne pas avoir bien compris ce que l’on vient de me dire. Il joue, il intimide, il ment. Il ne peut pas tirer sur l’Europe.

Un gamin de vingt ans, le casque trop grand pour son crâne. Ses yeux sont trop tristes, sont trop las, sont trop plein de colère, de fatigue. Qu’ils aient tous honte de condamner ces visages, trop jeunes, trop influençables à des années de service… à inquiéter la moitié de leurs voisins.

Elles étaient trois femmes voilées, trois petits sacs sur le côté. Les soldats ont tout fouillé. Au cœur de la vieille ville, les rues désertes, Hébron fantôme, ils ont tout bien vérifié.

Deuxième volet d’une série de chroniques sur la Palestine. Premier volet ici.

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