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Bonsoir misriya

This article is part of the series Night

© Malek Khadhraoui

Rue de Marseille. Tu fermes les yeux et tu images la cité phocéenne, majestueuse, un bastion d’histoire, un mélange de culture. Partout le soleil, la lumière. Tu imagines son port, ses matelots, ses bateaux et l’envie de naviguer te prend. Les chalands de la rue de Marseille, à Tunis, doivent eux aussi rêver de voyage. Ils s’en vont, ils s’oublient, ils larguent tout, sans jamais quitter la terre ferme. La rue de Marseille, c’est une rue de bars. Une fois la nuit tombée on vient y boire. ça cherche une amarre ou ça perd le cap.

Elle fait le pont entre deux mondes : elle commence sur l’avenue Bourguiba, avec ses trottoirs pris d’assaut par les terrasses de restaurants et de cafés, ses vitrines de magasins illuminées, son théâtre municipal. L’Avenue propre, nette, accueillante. La jolie gueule de la Tunisie.

Le rire jaune aussi, avec le bâtiment du ministère de l’Intérieur, austère, effrayant et ses barrières qui donnent l’impression qu’on lui a collé une gueule carnassière, qui broiera quiconque s’en approchera.

La rue de Marseille finit vers le Passage, place de la République, station de tous les métros où un restaurant de lablebi, soupe de pois chiche populaire, travaille jours et nuits. Pour trois francs six sous tu prends des forces pour la journée, tu te bétonnes l’estomac pour la nuit ou tu éponges ce que tu as bu.

Cette rue c’est un pont, un passage, dans une Tunisie qui vacille. On nous a dit printemps arabe, hiver islamiste et après ? Eté terroriste ? Ils sont combien rue de Marseille à être venus boire un coup, joyeux ou tristes, et à s’être levés le lendemain avec une gueule de bois infernale ?

A peine la nuit tombée, au croisement de l’avenue Bourguiba, les piétons tracent leur route, les jeunes aux terrasses du coin, finissent leur café, ça fourmille, ça grouille. On dirait une vague, cette populace qui se presse, cette marée d’humains, en avant toute vers la maison ! Ils laissent la place aux autres, à ceux qui ont du temps à perdre, ceux qui ont le temps de se perdre.

Elle commence piétonne, avec, quand même, des voitures garées au milieu. Ses lampadaires jaunes orangés donnent un air surréaliste à ceux qui y passent. Et puis il y a ces mecs qui tiennent les murs, ceux qui s’interpellent en hurlant, ceux qui hurlent tout seul. Un univers de bonhommes, les filles filent. On ne les voit pas.

Dans un coin de la rue des jeunes berbechas, ramasseurs de bouteilles en plastique, fouilleurs de poubelles perpétuels, jouent au foot avec une canette vide. A même le sol, frappée à coups de pied, la boisson gazeuse qui est de toutes les compétitions de foot perd son glamour.

© Malek Khadhraoui

“Rue de Marseille il y a deux publics”, explique Fathi Melloug, 18 ans à tenir, l’hiver, la barre de la Mamma, resto chaleureux comme tout, ambiance feutrée où on se sent presque comme à la maison. “Jusqu’à 18-19h ça reste des familles, c’est bien fréquenté. Et puis après, ça change…”

Ici, Tunisiens, touristes et expatriés, viennent dîner tranquillement. On entre dans le restaurant par une petite porte et on tombe sur une salle au décor chargé. Casseroles et babioles sont accrochées aux poutres apparentes.

ça parle politique, cinéma, théâtre et relations internationales, le tout en plusieurs langues. C’est un endroit à part, où l’on oublie l’extérieur.

A l’entrée un comptoir, au bout duquel Fathi accueille sa clientèle “amie”. Alors que les voisins voient la fréquentation baisser, lui ne se plaint pas. “Même pendant la révolution j’étais ouvert.” Il a commencé dans le métier en 1969. Son premier stage avec son père, chef cuisinier. Il lui arrive encore de passer derrière les fourneaux, pour régaler ses clients. Il met un point d’honneur à ce que le service soit impeccable et à ce que l’ambiance reste paisible.

Il trouve que la fréquentation de la rue a changé. Avant c’était “jeune”, et il y avait plus de joie, maintenant il y a des hommes âgés, qui viennent, qui boivent trop, qui se perdent, qui “ennuient les filles”.

“Les clients viennent passer une bonne soirée et puis après ils sortent et tout ce qu’ils gardent en tête ce sont les bagarres et les gros mots qu’ils entendent en sortant dans la rue”, déplore Fathi. 

© Malek Khadhraoui

La porte à côté c’est celle du resto L’Andalous. Il avait fermé un temps, faute de clients. Les prix étaient élevés, les Tunisiens n’avaient plus les moyens, les étrangers boudaient un peu le pays. Il y a peu il a rouvert. Fini les couscous de maman, place aux bouteilles vertes, celles qui font verdoyer la Tunisie, Tounes el khadra, comme aiment à plaisanter les clients quand l’ambiance se réchauffe.

A L’Andalous on trouve des filles. Elles accompagnent leurs copains, boivent un coca ou un café, prennent une bouteille de vin à plusieurs. Parlent peu. Si sur la terrasse les touristes ont fait leur retour, à l’intérieur les Tunisiens peuplent la salle, se racontent leur journée, rigolent fort et se tapent dans le dos. Ici c’est le retour timide des bons moments.

Elles sont devenues rares les clientes, la faute à l’ambiance de la rue.

Sinon il y a celles qui travaillent. Pour parler d’elles les mots slaloment, ça tourne à la politesse : les filles qui viennent, “draguent les hommes”. Pudeur ou bienveillance, personne ne critiquera.

Sur le trottoir en face, comme partout dans la rue, les autres établissements ont des vigiles, des gars costauds, à l’air abrupt, toute la nuit sur le qui-vive dans cet environnement hostile. Des gars qui se “serrent les coudes” et qui réagissent “tous ensemble” à la moindre violence. Ils sont les seuls gardiens de la rue.

Saber, 27 ans, jeune d’un quartier populaire, se tient debout au milieu de ses collègues. Un coup devant la porte, un coup au service. Voilà plus de quatre ans qu’il travaille au JFK, une grotte à jeunes, où l’on buvait à pas cher de la Celtia, assis sur des chaises bancales, caisses de bières au milieu de la salle. Un truc de bas-fond, qui tentait quand même de se rapprocher du ciel, installé au premier étage d’un immeuble, dans lequel il y avait un cinéma !

Un lieu où la jeunesse, parfois fauchée, se retrouvait, s’entassait, quitte à partager la chaise. On y refaisait le monde, on y regardait, ébahi, les documentaires animaliers de National Geographic, on y parlait politique. Ça draguait sévère et ça finissait souvent avec un client qui empoignait une guitare et qui faisait danser les autres.

C’était avant le changement de décor. Ravalement complet. L’endroit est aujourd’hui tout propre, tout blanc, avec des néons violets et des canapés en skaï. Un truc de clip, clinquant, chic, classe. Triste.

Saber reste debout toute la nuit à regarder passer les gens. Avant il servait dans le bar, il était au chaud. Depuis des mois il a rejoint les vigiles dans la rue, pour garder un œil sur l’établissement en travaux.

Le travail est dur pour le moral : toute la nuit des “hommes” des “pères de famille” qui boivent trop, déambulent dans la rue. Des gens tristes. “La vie est dure, les prix ont augmenté, c’est la misère.” Mais la misère n’arrête pas ceux qui ont soif :”Les gens ne se priveront pas de boire, jamais ! Plutôt dormir dehors que de ne pas boire,” jure un des vigiles.

C’est la misère, la rue à problème, on vient pour les oublier.

© Malek Khadhraoui

Au rez-de-chaussée du JFK il y avait un cinéma. Le 7éme art. Les travaux ont emporté la salle. “La culture, c’est fini ! Le cinéma est fermé. A la place, ils feraient mieux de faire un bar, ça rapporterait plus d’argent. Imagine, les trois étages du Colisée transformés en bar…” s’interroge l’un des vigiles.

Dans la magnifique salle art déco Le Colisée, Lassâad Goubantini, cinéaste de père en fils, n’est pas d’accord et se désole. Sa famille possédait 14 salles de cinéma, Aujourd’hui il n’en reste que quatre. “Le Colisée est la plus grande salle d’Afrique, il y a 1800 places !” Aujourd’hui la salle est vide.

“La nuit, chez nous, dans le monde arabe ? On a perdu la tête, on a perdu la culture.” Il se rappelle de l’époque des soirées cinéma “les gens sortaient bien habillés, il y avait de la musique, des vrais spectacles. Aujourd’hui la salle ferme à 20h- 21h max. Il n’y a plus personne. Même la rue est désertée.”

© Malek Khadhraoui

A quelques encablures, dans une autre rue déjà, un autre monde, trois salles de cinéma se tirent la bourre. Mais les clients ne se pressent pas. Finalement ce sont les grands événements qui font se déplacer les foules. Le reste du temps, les gens restent chez eux. La capitale ne compte plus que sept cinémas, alors que le Grand Tunis héberge près de la moitié de la population du pays. 

Ces hommes qui travaillent dans cette rue, n’aiment pas ce qu’ils y voient et ce à quoi ressemble leurs nuits.

Surtout après la révolution. “C’était mieux avant, c’était mieux avant…”, tout le monde le répète. Il parait que la mémoire ne retient que le meilleur et efface le mauvais. La nostalgie nous plonge dans la brume. Et tout le monde traîne sa tristesse.

Devant la porte du bar JFK, Saber attend les beaux jours, le retour d’une “meilleure clientèle”, le retour de la joie de vivre ?

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