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Abou Naddara

Abou Naddara

Collectif syrien de cinéma, Abou Naddara est un projet né en 2010 à Damas. Il est le fruit d’une volonté commune de donner une voix au peuple syrien et de faire le portrait de cette société. Toutes les semaines, Abou Naddara s’engage à réaliser et à monter au moins un film, pour le projeter le vendredi, jour de la semaine désormais entaché de la méfiance accrue du gouvernement à l’égard de tout regroupement. Le style, éloquent, reste malgré tout concis et anonyme, à la manière des ciné-tracts de mai 68 en France et de la Nouvelle Vague. Les films se font clandestinement, dans la plus grande discrétion, leurs auteurs bravant tous les risques pour les réaliser.

Abou Naddara se donne pour mission de privilégier le langage cinématographique dans ce qu’il a de plus sobre pour véhiculer des messages qui dépassent le voyeurisme du reportage ou de certains documentaires, avec une distance, une poétique de l’image et des connotations, loin de l’effervescence vindicative et de la violence des vidéos-témoins qui pullulent sur internet, pour parler au plus près du peuple, à son intention et en son nom.

“Abou Naddara” en arabe signifie “le père lunettes”, ou “l’homme aux lunettes”,  ce qui peut désigner un opticien, ou, plus vraisemblablement – c’est d’ailleurs ce que nous dit leur site, l’homme à la caméra (la “lunette”, lentille), à l’instar du film-manifeste éponyme de Dziga Vertov. Dans ce documentaire musical et futuriste soviétique de 1929, le cinéma nous était présenté comme un portrait de la grande symphonie des masses joyeuses au travail et du progrès.

Ici, le mystérieux “homme” à la caméra, qui est en fait multiple, se donne pour tâche de nous faire voyager de maxime en maxime en faisant défiler sur l’écran les vies et les métiers les plus divers, non pas pour parler au nom d’une collectivité comme on le faisait au temps des grandes idéologies, mais pour montrer des destins individuels, dans ce qu’ils ont d’universel.

“L’effort spirituel (jihad) le plus important, c’est celui de rester homme malgré la vie et malgré son âge”, nous enseigne le film intitulé Le viel homme et le jihad. Un octogénaire fait retaper sa maison et se fait aider à l’ordinateur pour corriger et imprimer une photo de lui-même. Dehors, un patio laisse s’écouler un jet de fontaine à la manière des vieilles maisons arabes, abritée par une vigne que fait grimper le temps. Cette admiration pour le moral des hommes devant les affres du temps se retrouve dans Les lève-tôt du bon Dieu.

Ce film dresse un portrait des responsables de l’entretien de la grande mosquée de Damas. Premiers levés, avant l’aube, avec les pigeons, pour nettoyer la cour ou passer l’aspirateur dans les galeries de prière, ils sont aussi les derniers à être remarqués. Entre ceux qui lisent et ceux qui prient, couchés, assis, méditatifs, les balayeurs offrent une dimension plus humble et plus secrète de la piété, celle du travail constant et de l’assiduité de l’action.

Un message similaire nous est donné dans Habilleuse à la belle étoile. Ce film suit la vie d’une habilleusesur un tournage syrien. Il donne à voir sa ponctualité spartiate – à laquelle elle déroge avec un peu de gêne au début du film -, son travail sans relâche, l’atmosphère du plateau avec les figurants à habiller, le train du siècle dernier qui passe et la grue qui le suit. On la revoit exténuée, la nuit, pendant qu’on tourne encore, en train de fredonner des chants pour tenir le coup. “Il y a deux sortes d’étoiles”, nous dit-on, “celles qui brillent d’elles-mêmes, et celles qui doivent chercher leur lueur dans le regard des autres”.

Ebéniste d’enfer présente un menuisier qui nous fait part de ses idées sur le sens de la vie et de l’au-delà, en démontrant avec cynisme qu’il ne pourrait y avoir d’enfer après la vie parce que l’enfer fait déjà pleinement partie de notre quotidien. Le voir à la besogne – faire des coffres de bois en mosaïque ou des jeux de tric-trac-  laisse cependant penser qu’il s’y plaît, par le détail donné aux actions différentes et les gros plans sur son expression à l’exécution. Le commentaire nous éclaire ici: “Joseph le charpentier l’avait déjà dit: le chemin de l’au-delà passe par le bois”. Inversement, “l’enfer” nous dit cet ébéniste “c’est de crever seul, sans postérité, sans dignité, et pour rien”.

Parmi les films présentés sur le site (il y a en d’autres, on les attend avec impatience) le plus frappant de simplicité – un peu comme celui sur les nettoyeurs de la mosquée, quoique plus ambigu – est sans doute celui des Marteaux de Damas, qui joue sur l’amalgame entre le damasquinage et le peuple damascène. Les plans sur les marteaux, le passage rythmé d’un à trois artisans, du gros plan au plan moyen puis au plan général tout en ne perdant pas de vue la besogne dont on fait le portrait rappelle les montages que l’on voit à la télévision nationale syrienne faits pour vanter l’artisanat, l’industrie ou l’armée du pays, ou tout simplement les valeurs du travail et de l’effort. Une musique grave, solennelle et vivante caractéristique des campagnes audiovisuelles de propagande confirme cette idée et couronne harmonieusement le rythme du martelage. Quel est ce fil qu’on martèle et qui sont ces damasquineurs?

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