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Aurès, vivre la terre chaouie

Il en va des hommes comme de la terre qui les a faits. Authentiques, changeants, généreux… Pour comprendre les Aurès (massif montagneux au nord-est de l’Algérie, terre des Chaouis), terre de Tacfarinas, la Kahina ou Larbi Ben M’Hidi, plongez-vous dans le nouveau livre des éditions ChihabAurès, vivre la terre chaouie. Cet ouvrage raconte des histoires humaines et est illustré par les photos de Kays Djilali.

Mohamed Boukerche, la course hippique dans le sang. 

Garçon d’écurie, palefrenier, entraineur, jockey… c’est à l’âge de 16 ans que Mohamed, remarqué pour son petit gabarit, est abordé par Aïda, un éleveur. Il travaillait alors dans un café de Djelfa pour aider son père, militaire et père de sept enfants. Après une carrière couronnée de prix, il s’occupe toujours de chevaux à l’hippodrome de Barika. «Ici, chaque famille possède son cheval… Les gens reconnaissent mes qualités professionnelles, confie-t-il, et me traitent comme leur fils…»

Ci-dessous des extraits du livre, suivis par une interview de l’éditeur.

Après la neige. 

Vue sur les montagnes enneigées des Aurès, à partir du col d’Iddert (1857 m) à proximité du village de Medina.

Zoubida Assoul, la Kahina du barreau. 

La fonction de magistrate ne lui suffisait pas. Dans les années 80, elle épluche les textes juridiques et sa voix se fait entendre dans le sérail politique. Elue secrétaire générale des juristes algériens, elle part en guerre contre le code de la famille. Directrice du département de la protection des mineurs, sous-directrice de la justice civile, inspectrice au ministère de la Justice, elle est élue 2006 présidente du Réseau des Femmes Juristes Arabes, une ONG basée en Jordanie. «36% du corps de la magistrature est composé de femmes. Il est impératif de les sortir de leur isolement.»

Le printemps à El Kantara. 

Paysage printanier à la sortie d’El Kantara, sur la route de Biskra. «Tout l’Aurès est en contraste. Le versant nord porte des forêts de chêne vert et, en altitude, de belles cédraies. Le versant méridional ne porte que des forêts xérophiles de pin d’Alep et de genévrier de Phénicie qui font place, plus loin vers le sud, à la steppe, et dans le fond des vallées, aux palmeraies.» Marc Côte

Ahmed Gada, bandit d’honneur à 13 ans. 

Ahmed a pris le maquis à 13 ans, en 1947. Compagnon d’armes de Ben Boulaïd qui le charge d’une mission dans la wilaya III pour neutraliser des groupes messalistes, il se souvient : «En 1956, nous avons pris contact avec Krim Belkacem  qui a refusé de nous recevoir. En réponse, nous avons, nous aussi, refusé de participer au Congrès de la Soummam…»

Zerfa et Hedda Brahmia, les hirondelles de la fête.

Dans l’antique village d’Ichmoul, fief de la tribu des Touabas, Zerfa et sa sœur Hedda appartiennent à la dernière génération de danseuses-chanteuses de pure tradition chaouie. Membre de la célèbre formation de rahabas, « Ferket Bendou de Arris », Henda est aujourd’hui seule à se produire car sa sœur a arrêté «par égard pour mon fils qui est un homme aujourd’hui» explique-t-elle. La cadette a donc repris le flambeau. Selon l’ancienne tradition de la région, son statut de femme divorcée lui permet de se consacrer pleinement à un art vocal et chorégraphique quasiment rituel.

Après la pluie. 

Paysage entre les villages de Taffasourt et Khanguet Sidi Nadji.

Mohamed Sisbane, l’armurier de Oued Taga.

Septuagénaire, il a le port royal, celui des cavaliers des fantasias, le visage émacié, le sourire avenant, une fine moustache, un chèche… Mohamed est le gardien d’un métier qui se perd dans la région où pourtant, le fusil est un membre de la famille. «En 1956, j’ai été contacté par un groupe de maquisards, des fidayins, qui m’ont dit qu’ils avaient besoin de moi. Mille huit cents fusils à percuteur latéral à réparer au plus vite !»

Dans le djebel Kasrou. 

Bergère avec son troupeau près de la source El Gassaa à Djebel Kasrou près de la sortie nord de Batna.

Interview avec Azeddine Guerfi, fondateur et directeur des éditions Chihab.

En Algérie, il est rare qu’un éditeur décide d’aborder la question du patrimoine par les gens… Oui, c’était l’idée de notre démarche. Nous voulions donner la parole à des gens qui nous racontent leur région, en portent la mémoire, la chantent, la peignent et contribuent à son développement. Mais aussi nous voulions en faire un livre vivant, actuel, qui parle des Aurès aujourd’hui.

Vous avez choisi les Aurès, car vous connaissez bien la région pour y être né… En fait, un travail avait déjà été réalisé dans les années 1980 par Philippe Thiriez, à qui nous avons rendu hommage en le mentionnant dans le livre comme auteur. Ce Père blanc a enseigné les lettres dans un lycée de Batna où il a vécu de 1976 à 1985. Il avait sillonné la région et en avait fait un petit livre, En flânant dans les Aurès, publié à compte d’auteur au début des années 1980. Il est revenu nous voir il y a cinq ans pour rééditer le livre. Les informations commençaient à dater, mais il y avait énormément d’indications sur les lieux. Comme je suis natif de la région, j’ai proposé que l’on reprenne ces circuits d’une autre manière. Et nous avons rapidement constitué l’équipe.

Comment s’est passé le travail de terrain ? Avec Kays Djilali, nous avons parcouru 4500 km ! Nous avons identifié des personnes, puis nous nous sommes partagés le travail, portraits et promenades, avec la journaliste Nadia Bouseloua et l’écrivain Rachid Mokhtari. Le livre nous aura demandé au total deux ans et demi de travail, car nous sommes parfois revenus deux à trois fois au même endroit, pour attraper la meilleure lumière, la bonne saison, etc. Selon les thèmes abordés, nous nous sommes immergés pendant plusieurs jours parfois. Je me souviens d’une chasse au canard pour laquelle nous nous sommes levés, dans le froid, à 5h du matin ! Ou d’une huilerie romaine encore en état de marche que nous avons trouvée après avoir parcouru plusieurs kilomètres à pied !

Quelle est l’anecdote la plus marquante de ces deux années et demie ? La rencontre avec Hacène Kadri, un collectionneur de Citroën. On s’est retrouvés dans une ferme isolée avec un cimetière de Traction Avant. Il nous a raconté sa passion pour ces voitures, comment il a vendu une de ses vaches pour acheter une carcasse. Son coup de foudre à 10 ans pour une Citroën qu’il a achetée dix ans plus tard. Son mariage avec la fille du propriétaire de la voiture… Bref, un personnage !

Avez-vous prévu d’autres supports pour valoriser tout ce travail ? Oui, car nous avons un fonds de plus de 8000 photos ! Le livre en rassemble à peine 20%. On envisage donc de monter une exposition, pourquoi pas itinérante jusqu’en Europe. Nous comptons étendre ce concept à d’autres régions d’Algérie dès l’année prochaine.

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