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Bienvenue à Qarawa

Après une route sinueuse dans les vallées arides caractéristiques de la Cisjordanie – où nous ne manquons pas de nous perdre une ou deux fois car seules les villes israéliennes, les colonies et Jéricho sont indiquées par des panneaux – nous trouvons enfin au détour d’un virage le panneau rouge marquant l’entrée en Zone A. Il nous indique, entre deux parpaings et sous un vieux mirador abandonné, que nous entrons dans une zone exclusivement palestinienne (théoriquement strictement interdite aux Israéliens, selon le découpage de la Cisjordanie signé lors des accords d’Oslo en 1993) comprenant entre autres les villages de Nabi Saleh, Qarawa Bani Zeyd ou Salfit, à 20 km au nord de Ramallah.

Une zone qui sur une carte est une tâche, isolée entre de petites colonies aux pavillons alignés. Il n’est pas rare de croiser des colons à pied sur la route avant d’entrer dans la zone, venus d’un autre monde, à seulement quelques minutes de là. Ici, pas de heurts, les gens se considèrent pacifistes, sans toutefois perdre leur rage de vivre et leur sentiment d’appartenance à cette terre.

Qarawa Bani Zaid est un village palestinien typique de Cisjordanie : comprenant 3000 habitants, il est fait de maisons modestes bâties à flanc de colline. Depuis les hauteurs, on aperçoit la mer et Tel Aviv, à seulement 35km à vol d’oiseau et pourtant inaccessible.

Nous sommes accueillis comme de la famille, gavés de mets délicieux qui débordent de la table et que l’épouse de notre hôte a cuisinés toute l’après-midi. Les portes des maisons restent ouvertes jusque tard le soir et voisins, oncles, tantes et cousins défilent dans la cour pour saluer la famille, manger au passage quelques fruits et pâtisseries, et bavarder autour d’un café. Ils viennent également rencontrer les « invités venus de France ».

Le matin du deuxième jour, on nous demande si nous avons entendu les chars israéliens pendant la nuit. Ceux-ci ont fait une ronde bruyante dans le village, alors même que selon les Accords d’Oslo, les israéliens se sont engagés à ne pas mettre le pied en zone A, petit périmètre comprenant seulement 16% des territoires occupés, un engagement qui n’a jamais été respecté.

Les discussions, avec les hommes surtout, deviennent rapidement politiques : on nous décrit la situation face à l’occupation, les rapports avec les autres Palestiniens ou avec l’Autorité Palestinienne présidée par Mahmoud Abbas. Nous découvrons bien vite que la plupart des hommes du village ont déjà été emprisonnés par Israël pour des périodes allant de dix jours à un an. Ils étaient alors pour la plupart des adolescents ayant pris part au soulèvement de la première Intifada, arrêtés pour avoir jeté des pierres ou à cause d’une erreur d’identification commise par l’armée israélienne. Ces hommes parlent de cette expérience d’internement avec détachement, sans haine, sans remord, parfois avec sarcasme, exprimant souvent une résignation sereine, car être palestinien pour eux c’est aussi en passer par là, malheureusement. Beaucoup ont appris l’hébreu en prison, ce qui leur a servi par la suite. Pour des travailleurs palestiniens, savoir l’hébreu est un atout pour trouver plus facilement un emploi en Israël, où les salaires, même s’ils sont inférieurs à ceux des Israéliens, restent plus élevés qu’en Palestine.

Dans les années 90, beaucoup d’entre eux ont été employés pour la construction des colonies alentours, pour des travaux d’électricité, de menuiserie, de maçonnerie. Ironie du sort, ils participent au grignotement par Israël de leur terre. Mais, là encore la résignation et le pragmatisme gagnent sur l’amertume… « Il faut bien travailler, nourrir sa famille ».

Ici on nous annonce tout de suite la couleur politique : on est historiquement communiste et fier de l’être, le PPP (Parti du peuple palestinien) ayant toujours été le parti majoritaire dans le village. Pour les habitants de Qarawa, le conflit est vu à travers le prisme de la lutte des classes au même plan que la lutte nationale, c’est ce qui rend leur discours plutôt singulier dans le paysage palestinien. Lors de notre séjour, les militants politiques et associatifs du village ne manquent pas d’ailleurs de pointer du doigt les plus belles maisons sur trois étages, construites en pierre de Jérusalem, avec balcons et colonnes, qui appartiennent à des fonctionnaires de l’Autorité Palestinienne (AP).

L’Autorité Nationale Palestinienne a beaucoup déçu. Le théâtre amer des divisions et des luttes de pouvoir entre factions politiques a profondément éloigné la population des dirigeants basés à Ramallah. La société civile ne compte que sur elle-même et sur son ingéniosité pour créer des mécanismes de solidarité, des structures et trouver des financements car sans contacts personnels ou appartenance affichée au parti au pouvoir, «on n’obtient rien » selon eux. C’est le système de piston bien connu sous le nom de « wasta ».

Le village a donc pris les choses en main pour organiser la vie en communauté. Qarawa Bani Zaid compte 11 associations, dont cinq pour les femmes et six islamiques, ainsi qu’une coopérative d’agriculteurs pour la production d’huile d’olive, réputée selon eux comme « la meilleure de Palestine ». En se promenant dans leurs très beaux champs d’oliviers, on nous explique que la coopération française a financé une remise à jour du cadastre afin que la division des terrains et des oliviers soit rationalisée, et apaise les conflits de voisinage. Par ailleurs, tout ce qui est cultivé dans le village, comme les poulets et les oignons, est « biologique », un concept que les habitants appliquent depuis longtemps mais dont ils n’ont découvert le potentiel marketing que récemment.

Le problème majeur des habitants de Qarawa concerne le manque d’eau et les restrictions imposées par la colonisation. Les colonies que l’on voit sur la colline d’en face ont l’eau courante. La consommation moyenne par habitant dans les colonies israéliennes est de 242 litres par habitant, contre 45 litres en moyenne pour les palestiniens. Ici, on s’approvisionne par remplissage ponctuel des citernes sur les toits, vendus par des distributeurs privés, à un prix du m3 d’eau qui coûte deux fois plus cher que pour les israéliens (environ 5 euros le m3). La solidarité joue donc beaucoup et un chef de famille plus aisé nous dit qu’il achète de quoi remplir le réservoir pour ses cousins qui habitent dans le même quartier lorsqu’ils n’en ont pas les moyens.

Mais ce qui fait de Qarawa un village différent est son centre « Al Diwan pour la culture et le patrimoine », créé par Abu Derar, le père intellectuel du village. Ce professeur d’histoire à l’université Al Quds, titulaire d’un doctorat de la Sorbonne, est toujours resté très attaché à son village d’origine où il vit modestement avec sa femme et ses enfants. Dans les années 90, il a décidé de reprendre une vieille maison en ruine appartenant à un notable du village, et a pu rénover magnifiquement cette bâtisse qui impressionne par ses pierres de taille et ses poutres en bois lustré. On est accueilli dans une grande salle au plafond haut, avec une grande télévision et des livres de tous les styles, en français surtout, et en arabe, qui viennent enrichir la bibliothèque au gré des dons. Le directeur du centre, qui vient de terminer son master de littérature sur Mahmoud Darwish, a baptisé cette salle du nom de cet immense poète palestinien. Le centre est très vite devenu le cœur de la vie de la communauté pour les enfants et les adolescents. Il propose des soutiens scolaires, des activités sportives ou ludiques, des projections de films, des cours de poésie ou de calligraphie.

Abu Derar rappelle aussi toujours qu’il a organisé des débats politiques et qu’il a invité des personnalités connues du monde politique ou culturel. Pour lui c’est un devoir que d’offrir et de nourrir la culture, partie essentielle de l’identité d’un peuple. Il nous a d’ailleurs dit avec un sérieux déroutant, qu’il n’acceptait sous son toit, même de la part des invités, aucun bavardage superficiel et anodin au sujet des voisins, de la famille, des vies des uns ou des autres. Au contraire, il tente d’orienter les discussions vers la culture, la politique ou la société.

Qarawa, sa communauté, ses leaders, et même sa page Facebook, sont le reflet de la société palestinienne, qui a soif de reconnaissance et de liberté, d’une société civile vivante malgré sa résignation face aux blocages politiques.

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