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Dans la tanière des Yellow Dogs

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Durant deux semaines, Mashallah News va publier des articles sur le thème de la contre-culture. Après cette série sur l’Underground musical iranien, Istanbul, Ankara, Beirut, Tunis, Ramallah … sont au programme. Gardez les yeux ouverts.

The Yellow Dogs dans leur loft de New York. Photo de Paul Farrell.

Devant une maison décrépie de la banlieue ouest de Téhéran, Shahrak-e-gharb, un vieil homme arrose ses plantes. Ses gestes sont lents et mesurés, collant avec le rythme tranquille des rues de ce quartier périphérique.

Un bruit mat éclate soudain.

Faisant comme si de rien n’était, le vieil homme se racle la gorge et continue d’arroser ses plantes.

Un autre claquement sourd. Puis du sous-sol de la paisible masure un bourdonnement étouffé commence à se faire entendre.

Le vieil homme fronce des sourcils mais persiste à sa tâche. Il jette des coups d’œils aux alentours, il s’assure que les voisins n’entendent rien.

Derrière tout ce cirque, dans les sous-sols de ce pavillon de banlieue, 200 jeunes iraniens dansent au son d’un authentique concert de rock.

Révélée par les flashes intermittents du stroboscope, la cave aux murs couverts de graffitis fleure bon la sueur, la clope et la marijuana. Sur une petite scène, le groupe de punk rock iranien « The Yellow Dogs » et ses quatre jeunes membres mal rasés font péter les décibels. Le chanteur et leader de la formation, Obaash, avance sur la scène et baisse son regard vers ses fans en attente. Ils se sont séparés en deux petits groupes, un plutôt masculin et l’autre féminin. Obaash se fend d’un sourire narquois, agrippe le micro et gueule: « C’est pas un putain de mariage avec les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. Mélangez-vous! »

C’était il y a plus de deux ans. Instigateurs de l’un des premiers concerts underground de Téhéran, les Yellow Dogs sont aujourd’hui réunis dans leur loft à Williamsburg, Brooklyn. Loin de Téhéran, l’underground iranien s’est frayé un chemin dans les rues de New York. Obaash se met à l’aise sur sa chaise et tire longuement sur sa cigarette. « Quand tu joues devant cinq personnes, tu sens déjà l’adrénaline et le stress… alors je t’explique pas devant une centaine, dans une salle illégale et alors que les flics peuvent surgir à tout moment pour t’arrêter », raconte-t-il. Une armoire à glace en pull élimé arborant favoris et dreadlocks mi-longs, Obaash est l’incarnation même du punk rocker. « Notre musique, c’est du dance punk, et il faut savoir que danser c’est illégal en Iran ! Toi tu t’éclates en dansant, eux ils voient ça comme un phénomène satanique… »

Et le satanisme peut avoir de sérieuses conséquences en Iran.

Peu de temps après la révolution islamique de 1979, l’Ayatollah Khomeini interdit le rock. Pendant les années 1990 et au début des années 2000 une plus grande tolérance s’installe. Il devient plus facile d’écouter et de jouer de la musique. L’avénement de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 voit la mise en place d’une censure vis-à-vis de la culture occidentale. Sont interdits cette même année le rock occidental ainsi que les films étrangers faisant «la propagande des idées laïques, féministes, libérales ou nihilistes».

Les musiciens désireux de sortir un album ou de se produire en concert doivent depuis passer par le ministère de la Culture. Un processus qui se solde en général par un refus.

« Comme il était évident que notre musique n’aurait pas l’agrément du ministère », explique Obaash de sa voix grave et rauque, « on s’est dit qu’ils pouvaient bien aller se faire voir, qu’on allait enregistrer avec nos potes et organiser nous-même nos concerts ».

Cela a été un des effets de l’interdiction du rock en Iran : loin de le détruire, elle l’a repoussé dans les sous-sols, et c’est là, dans l’obscurité des vieilles caves qu’il a lentement germé, pour donner naissance à la nouvelle vague d’expérimentation musicale iranienne. Les Yellow Dogs sont un de ces nombreux groupes ayant, au risque de leur vie, embrassé la culture underground pour pratiquer leur musique.

« Ils veulent tout transformer en une version ʽmade in Islamic Republic of Iranʼ. Pareil pour la musique pop, ils veulent la modeler à leur image. »

Alors qu’il devenait de plus en plus dangereux pour les groupes de rocks d’organiser des concerts clandestins, la renommée des Yellow Dogs a grandi en même temps que le risque de s’attirer l’attention et le courroux des autorités locales. Après avoir donné plusieurs concerts, ils ont figuré en 2009 dans Les Chats Persans, le film de Bahman Ghobadi sur la musique underground iranienne. Faisant écho à un fait réel, une séquence majeure de ce film montre un musicien plonger du haut d’un immeuble vers sa propre fin.

« Comme on ne voulait pas se faire pincer, on a décidé de partir, commente Obaash. En plus, la plupart de nos fans à Téhéran étaient nos potes. On était à la recherche d’un public plus large »

De fait, ils trouvèrent un large public sur la scène musicale new-yorkaise à Brooklyn. Heureux présage, les Yellow Dogs sont montés en mars dernier sur la scène du fameux festival South by Southwest à Austin. « On a dû se battre pour décrocher l’autorisation de jouer sur cette scène. Ça a été un véritable marathon administratif », se souvient Obaash.

A Shahrak-e-gharb, le calme est revenu. Près de trois ans après le sulfureux concert des Yellow Dogs, ce coin de banlieue téhéranaise est devenu un lieu morne et froid que plus aucun vieux jardinier ne vient égayer. De tels concerts, on n’en voit plus guère par ici. Pas parce que la musique iranienne est morte. Bien au contraire, elle est bien vivante, et les Yellow Dogs, à l’instar de nombreux autre groupes, diffusent à présent leur musique aux quatre coins du globe.

The article was first published last April on Paul Farrell’s blog. Traduit de l’anglais par Grégory Dziedzic.

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