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De Damas à Paris

Les cutters crissent le long du carton, la colle glisse sous les feuilles. Penchés sur leurs plans, Baraa et Canaan construisent une maquette de l’horloge de Homs, devenue un symbole de la révolution syrienne. Les deux jeunes activistes se préparent pour la marche du 15 mars, date de commémoration du soulèvement. Dans un coin de la chambre du Nord-Est parisien, Abou Naem écrit une pièce de théâtre, la première de cet étudiant en bio-physique : le procès imaginaire de Bachar el-Assad.

Il y a un an, Baraa, jeune architecte de Damas, participe aux toutes premières manifestations contre le régime. « J’en avais parlé avec mes amis mais s’ils étaient d’accord sur le principe, aucun d’entre eux ne voulait venir avec moi car ils avaient peur. Moi aussi j’avais peur. On connaît le système syrien, on connaît sa brutalité ». Le 15 mars, il se rend seul au souk Hamidiyé, le marché historique en plein coeur de la vieille ville. En s’approchant il entend « hourriyé ! hourriyé ! » (liberté) retentir sous la voute du souk. Baraa rejoint les manifestants :

Le même jour, Sami* regarde les informations en famille à Jaramana, une ville que partagent Chrétiens, Druzes et immigrés irakiens à une dizaine de kilomètres au sud-est de la capitale. Le jeune docteur de 26 ans, aux longs cils recourbés et aux yeux rieurs a entendu parler d’une manifestation prévue le 15 mars mais reste chez lui ce jour-là. « En Syrie on vit dans l’ombre d’un régime qui a fait perdre tout espoir de liberté, de démocratie. Je ne suis pas allé à la manifestation, j’avais peur. Mais quand je l’ai vue à la télé, j’étais vraiment heureux et ma famille aussi. C’était la première fois depuis longtemps que les Syriens faisaient quelque chose pour la Syrie ! »

Dans la chambre, l’horloge de Homs prend forme sous les coups de ciseaux. Canaan poursuit ses études en France et n’est pas allé en Syrie depuis le début du soulèvement. Le 18 février 2011, une centaine de personnes manifestent à Damas contre les brutalités policières. « Quand il y a eu la première manif le 18 février, j’ai dit à ma mère : « Ça va commencer chez nous, comme en Egypte et en Tunisie. Elle n’y croyait pas une seconde. Alors le 15 mars je l’ai appelée à Homs pour lui dire “Tu vois ? Et maintenant ça va continuer !” Malheureusement je n’étais pas en Syrie! »

Pour sa pièce de théâtre, Abou Naem a déjà réparti les rôles, le grand Canaan jouera le président syrien. « Il a un talent pour les imitations », sourit-il. « Quand il fait Bachar, on a vraiment l’impression de l’entendre ! » Le jeune homme aux traits fins se souvient de ses inquiétudes le 15 mars : « Avant je n’étais pas sûr que les Syriens aussi se soulèveraient. Et surtout je n’étais pas sûr que nous nous pourrions tenir. En tout cas, que je pourrais tenir. »

Le 15 mars, des dizaines de Syriens manifestent en faveur des libertés. Une trentaine de personnes sont inculpées pour “atteinte au prestige de l’Etat”. Le lendemain, alors qu’il participe à une seconde manifestation, Baraa est arrêté. Il sera détenu un peu moins d’un mois en prison, à l’aéroport militaire de Mezzeh au sud-ouest de Damas.

A Deraa, dans le sud du pays, la police ouvre le feu. Les premiers morts de la révolution tombent. Le vendredi 25 mars, une “journée de la colère” est organisée et des manifestations parsèment la Syrie de Lattaquié, la ville côtière du Nord, à Baniyas, Homs et Hama notamment. Tandis que la ville de Deraa s’enflamme, Damas reste calme. Pendant ce temps Baraa est toujours détenu, et torturé.

Il est libéré le 14 avril sans que sa famille n’ait pu savoir s’il était encore vivant. “La première fois que j’ai réalisé que j’étais vraiment dehors c’est quand en descendant du bus j’ai senti le soleil et vu les gens marcher dans la rue. La première nuit je n’ai pas dormi, j’attendais sur mon balcon que le soleil revienne.”

A sa sortie de prison, Baraa continue à participer au soulèvement syrien, à Damas dans les manifestations et sur internet. Sami le docteur mène une double vie. La semaine il poursuit sa spécialisation de médecine dans un hôpital gouvernemental, le week-end il s’occupe des manifestants blessés dans un hôpital mobile au Nord-Est de la ville. Ses patients ? Des jeunes entre 20 et 35 ans. Au mois de ramadan il est arrêté et torturé pendant deux jours. « Qu’est ce que je risquais ? Presque tout ! Même ma vie, parce que les médecins sont accusés d’avoir des armes et de les faire passer à l’Armée syrienne libre, le régime se méfie beaucoup de nous. » C’est un membre de sa famille élargie qui “s’occupe” de lui. « Il était très choqué que quelqu’un de sa famille puisse faire partie des manifestants. Il a voulu me donner une leçon et m’a frappé avec des câbles mais je suis sorti au bout de deux jours seulement, sans doute grâce à lui. »

La force de continuer ? “Depuis le début, depuis la première manifestation, on s’attend toujours à ce que ce soit la dernière. On peut être tué ou arrêté, ou les deux. Personne ne sait comment ça va finir mais on continue, la joie de crier le mot “liberté” est plus forte, je pense que c’est une raison suffisante pour prendre tous ces risques”, soupire Baraa.

Baraa, photographié par Majd Eid. Baraa, Abou Naem et Sami ont dû depuis quitter la Syrie, ils habitent aujourd’hui en France. Les prénoms ont été modifiés.

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