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Des tomates et des vers

Society This article is part of the series Poetry

Tomates, poireaux, pommes de terres, oranges, courgettes, poivrons, concombres, bananes, citrons… tous bien ordonnés dans une petite échoppe du quartier de Kadıköy à Istanbul. Rien de plus normal pour une épicerie. Seulement, Faruk Çukurovalı est un vendeur de fruits et légumes d’un genre unique. Poète aux multiples casquettes et aux multiples vies, il s’est aussi spécialisé dans les thérapies pour les enfants autistes. Assis confortablement à son modeste bureau, il a livré à Mashallah News quelques bribes de son parcours mouvementé.

Tout au Sud de la Turquie, à la frontière avec la Syrie, c’est dans la province d’Hatay (Antioche), à Dört Yol, que Faruk Çukurovalı voit le jour en 1960. Un lieu qu’il ne porte pas vraiment dans son cœur : « Je suis né dans une caverne », affirme-t-il pour caractériser le milieu traditionnel dans lequel il a grandi et où il s’est vite senti étranger.

Son père, conducteur de dolmuş (minibus) le pousse à aller au lycée technique industriel de la ville d’Iskenderun. Il reçoit alors sa première révélation poétique : « Depuis l’enfance, j’avais quelques chose en moi, mais je ne savais pas quoi, raconte-t-il. Un jour, le maître nous donne comme sujet de composition d’écrire ce que l’on voit. Tout le monde fait une rédaction d’une page sur le paysage et moi je pose un quatrain sur une feuille. Le professeur prend ma feuille, la montre ensuite à la classe et dit : « Votre camarade a tout raconté en quatre vers ! » ».

Le début d’une vocation ? Pas vraiment, la Turquie est très instable à la fin des années 70 et peu propice aux élans lyriques, d’autant que Faruk Çukurovalı commence à travailler à l’usine sidérurgique d’Iskenderun. « Lorsque je descendais du train, les ouvriers me jetaient des pierres parce que j’avais les cheveux longs », se souvient-il. En parallèle, il poursuit ses études et entre à la faculté d’enseignement technique de l’Université Gazi d’Ankara en 1980. Une fois diplômé, il revient enseigner quelques années dans le lycée où il avait étudié avant d’être muté à Diyarbakır, dans l’Est du pays, loin de ses racines.

Là-bas, il ressent durement la solitude et l’éloignement. Pour la seconde fois il écrit un poème, un matin en se réveillant. Puis, il envoie régulièrement ses productions aux journaux locaux. En 1990, à 30 ans, sa vocation de poète, si longtemps enfouie, refait surface. Dans l’intervalle, Faruk Çukurovalı s’est marié avec une fille d’Iskenderun, un mariage forcé : « Dans ma famille, tu dois te marier avec la fille que t’ont désignée les anciens de la famille. C’est plus fort que la tradition, c’est töre, la loi coutumière. Tu n’as aucune chance de pouvoir choisir la femme que tu veux. Nous avons fait cette erreur, le mariage n’a jamais marché. »

En 1994, alors qu’il est marié depuis sept ans et qu’il est devenu le père d’une fille et de trois garçons, il décide de rompre le mariage. Il coupe les ponts définitivement avec sa famille même s’il continue de voir ses enfants. Pour fuir la töre, il part direction Mardin puis la République Turque de Chypre du Nord en 1997 où il est toujours professeur dans un lycée technique.

De retour en Turquie en 2001, il doit affronter en 2002 la mort de sa sœur dans un accident de train à Adana, la grande métropole du Sud de la Turquie, où il travaille alors. « Le jour où j’ai perdu ma sœur, j’ai ressenti des sentiments extrêmes, confie-t-il. Je suis rentré dans un autre monde, mes émotions sont devenues plus profondes. Je me suis métamorphosé, ce choc a vraiment ouvert mon âme à la poésie. »

C’est à ce moment que la poésie commence à prendre une place prépondérante dans sa vie. Il reprend des études universitaires en littérature turque puis repart à Ankara pour enseigner et s’inscrit dans un Master de thérapie du langage. Des amis lui présentent alors une petite fille autiste Melisa à qui il apprend en deux ans à écrire et à parler. De leur relation forte naît un récit et sa deuxième vocation: l’éducation pré-scolaire des enfants autistes, un domaine où les parents ne peuvent guère compter sur l’assistance de l’État.

Il continue d’écrire des poèmes qui sont publiés dans les journaux et les revues littéraires puis il publie son premier recueil en 2007, intitulé « sarışın yalnızlıklar » (les solitudes blondes). Retraité de l’éducation nationale, il se remarie en 2009 avec une femme de Trabzon et ouvre « Karadeniz manavı » (l’épicerie de la Mer Noire) à Istanbul dans une petite rue de Kadıköy, qui lui permet de compléter sa pension de retraité. Au fond du magasin se trouve la porte de son appartement dans lequel il donne des cours privés, la plupart bénévolement, pour les enfants autistes. Parfois entouré d’étudiants qui viennent lui donner un coup de main ou d’autres jeunes du quartier, il continue à écrire, « plutôt des nouvelles », annonce-t-il. Il est épanoui dans cet univers, au milieu d’enfants, de tomates et de mots, dernière étape de l’itinéraire d’un professeur-poète-épicier dont la vie pourrait être un roman.

Le chevalier perdu

Je suis enterré dans les alentours
Au cœur de vos mémoires
Mon nom
Bien que composé de deux lettres seulement
A huit sens.
Mon testament
A dû être écrit par des rabbins
Sur des écorces d’arbre
Avec des codes épigraphiques
En ma présence
Le soleil après avoir dépassé le Capricorne
Sera le témoin
De la résurrection du Taureau
Alors que je raconterai
Nos splendeurs dans les mêmes colonies
Du soleil d’été
Perché dans les hautes sphères
Au dirigeant céleste
Du ciel sur cette terre ;
Les fourmis danseront parmi mes os
Et les scarabées sur les débris d’où je sors.
C’est toi qui me racontes le mieux
A cette terre
Le chevalier perdu
PALI-CANON…

Traduction : Caroline Riera-Darsalia & Mashallah Team.

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