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Egypte : Géographie d’une révolution

Ca commence par des affrontements nocturnes. Des gamins lancent des pierres rue Mohamed Mahmoud. Ils s’ennuient, ils sont désoeuvrés, ils viennent de quartiers pauvres : voilà ce qu’on dit d’eux. Pourtant, leur cause est juste : ils affrontent la police en mémoire de leurs amis morts la même semaine de novembre, un an plus tôt. Une soixantaine, en tout. Certains à cause de balles de l’armée venues se loger dans leurs têtes et dans leurs poumons. Quand on prend la peine de discuter avec eux, les vivants, ceux qui lancent des pierres contre le vide, ils disent : « On n’oubliera pas. Il faut qu’ils sachent qu’on n’oubliera pas ».

L’atmosphère sur la place Tahrir se tend. Les voitures se font plus rares, certains taxis refusent de traverser la place. La nuit, il est recommandé d’y aller en groupe, surtout si on est une fille. A ce moment là, on peut encore se moquer des chauffeurs trouillards, qu’est-ce qu’ils croient, que Tahrir est un champ de mines ? Les heurts sont concentrés rue Mohamed Mahmoud, transversale, à l’écart, c’est là que ça se passe. Quand trois jours plus tard les gaz lacrymogène sont envoyés à même la place, la géographie du quartier commence à bouger. C’est à la fois progressif et rapide.

Le vendredi, après une nuit d’affrontements aiguisée par le décret surprise du président, la foule s’empare de Tahrir avec familiarité. De toutes les artères, ils affluent, en famille, en bande, et on fait fête aux nouveaux arrivants. Les marchands ambulants les ont précédés, s’adaptant à la demande avec une admirable réactivité : les masques à gaz made in China pullulent. Pour les petits budgets, il existe l’option du masque d’infirmier, à une guinée la pièce. C’est certes bon marché, mais pas efficace, ce que, bien sûr, on n’apprend qu’après l’avoir essayé sous une pluie de gaz. Un mur a été construit en travers de l’avenue Qasr-el-Eini, relais principal entre le sud et le centre. Tentative classique, et banale, pour endiguer les flux de population, en Egypte oui, mais pas qu’en Egypte. Des murs célèbres, on en connaît tous. Ceux là ne sont pas encore célèbres mais ce sont des symptômes, une poussée de fièvre. L’armée n’a pas dit son dernier mot.

Les révolutionnaires non plus et deux heures plus tard, le mur, devenu jaune, a été tatoué d’un grand smiley noir, moqueur, triomphant. Les voitures, diligentes, contournent le mur, virent à gauche vers le Nil, deux cent mètres avant Tahrir, et envahissent le quartier cossu de Garden City, d’habitude tranquille. Il suffit de quelques heures pour voir les nouvelles règles de circulation prendre forme. Les rues cessent d’être à sens unique, les taxis foncent à contre-sens le long de la Corniche : personne n’a l’intention de se laisser aller à cause d’un mur. Le fil barbelé fleurit le long de Qasr el Eini. Les piétons assimilent les détours obligés avec naturel. Il faut bien que quelqu’un descende faire les courses.

Quand on peut construire un mur, on peut en construire deux. Après cinq jours de stabilité géographique, l’armée récidive. Toute la nuit – c’était il y a trois jours -, des camions déposent avec fracas des pierres devant l’ambassade américaine, en marge de Tahrir. L’opération se fait sous la houlette de Simon Bolivar, dont la statue surplombe l’ambassade, et la rue attenante, où la guerre jets de pierre contre gaz lacrymogène périmé se poursuit. Le passage entre la Corniche et Tahrir par la rue Bolivar est désormais coupé. A cette occasion, le visage de bronze du Libertador est couvert d’un masque d’infirmier par un révolutionnaire magnanime.

Ce sont les mêmes gamins qui, une semaine plus tôt, célébraient dans l’indifférence générale leurs amis disparus. Mais entre temps la donne politique a changé, Tahrir est occupée, l’Egypte pourrait concocter une autre révolution, ce n’est pas le moment de passer la main. La rue étroite ne suffit plus : désormais, le terrain de jeu entre jeunes et police s’étend jusqu’à la corniche. Les voitures renoncent à utiliser cette route dans la foulée. C’est désormais « par l’intérieur », par le ventre du Caire, le long des ministères, encombrés de camions bruns et de sous-fifres, qu’il faudra cheminer pour rallier Tahrir. Le détour est plus grand que les précédents, mais c’est encore faisable en voiture et à pied. Une trotte d’une demi-heure, il n’y a pas motif de se plaindre.

Vendredi, troisième grand jour de rassemblement, c’est la rue Talaat Harb qu’on force à devenir piétonne, carotide nord du centre du Caire. Plus tôt dans la semaine, les voitures l’avaient déjà en partie délaissée. Des joutes verbales improvisées aux accents de passion débordaient des trottoirs jusqu’aux petites heures du matin. Cette fois, ce ne sont plus des marchands ambulants (crèmes au lait, koshary, boissons fraîches) qui en barrent maladroitement l’entrée et se disputent avec des chauffeurs téméraires, c’est ce même barbelé qui ordonne les artères soeurs au sud de la grande place. Là aussi, le fer entortillé est contourné sans mouvement d’épaule, sans sarcasme : c’est au nombre de piétons, au Caire, qu’on jauge la révolution.

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