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La Tunisie profonde délaisse ses jeunes

Les dépenses d’investissement dans l’éducation tunisienne s’élèvent depuis plusieurs années à 7 % du PIB. Mais, hors des grandes villes, une fois le cursus scolaire terminé, les jeunes tunisiens déchantent vite : l’ennui défigure des campagnes minées par le chômage. Reportage dans la région de Sfax.

Voyage scolaire à Jebeniana

Le goûter est à peine englouti que la sonnerie aux allures d’alarme incendie met déjà fin à la récréation. Les 120 élèves de l’école primaire de Jberna, petit village à 40 kilomètres au nord de Sfax, courent immédiatement se mettre en rang, les garçons d’un côté et les filles de l’autre, devant leur salle de classe.

Tous ou presque sont issus de familles pauvres. « Les parents sont agriculteurs ou pêcheurs, mais surtout chômeurs », explique Amine, le plus jeune des quatre instituteurs. « La plupart de ces enfants ne sont jamais sortis du village. Ils n’ont même jamais vu la ville de Jebeniana, qui est à seulement huit kilomètres. »

Économiquement, la Révolution n’a encore rien changé pour les enfants des villages comme Jberna. Le niveau des élèves, qui étudient le français conjointement à l’arabe dès l’école primaire, stagne souvent par manque de moyens des parents, dans l’incapacité de leur fournir de bonnes conditions de travail à la maison.

Fin de la récréation à l’école primaire Jberna

Quelques kilomètres plus loin, dans l’établissement Cité Jardins de Jebeniana, règne une autre atmosphère. En salle informatique, les élèves de première année d’enseignement préparatoire (équivalent du collège) s’appliquent à mettre en forme un texte en français, deux jeunes par ordinateur. Ici, les problèmes sont d’ordre politique. « Avant la Révolution, le gouvernement s’intéressait plus aux établissements privés car ils sont faits pour les riches, commente le nouveau directeur du collège, M. Salem. Aujourd’hui, on essaie d’apporter des salles d’informatique ou des laboratoires aux établissements populaires, faits pour les pauvres. »

M. Salem est à la tête de Cité Jardins depuis la chute de Ben Ali. Au moment des évènements de décembre 2010, les élèves ont participé aux manifestations dans Jebeniana, malgré l’interdiction posée par l’ancien directeur, membre du RCD. « Notre syndicat, l’UGTT, est parvenu à expulser l’ancien directeur lors du vide administratif créé par la Révolution », précise Mohamed Zaatour, professeur d’arabe. Le directeur a quitté l’établissement quand Ben Ali a quitté le pays.« Avant, le poste de directeur était un poste politique. Il décidait tout seul et rapportait tout à la police. On a dit  « Dégage ! » à tous ces gens-là. »

« Le plus important, c’est de ne pas faire rentrer la politique à l’intérieur de l’école »

L’héritage laissé aux nouveaux directeurs de tels établissements et à leurs équipes de professeurs est lourd : peu d’équipements, peu d’infrastructures et des conditions de travail difficiles. « On essaie de changer un peu l’état des écoles pour notre pays, poursuit M. Salem. Nous faisons des demandes pour augmenter la taille des classes, améliorer les transports et apporter un maximum de matériel. La bibliothèque, par exemple. Auparavant, des livres y étaient imposés, d’autres interdits, les enfants n’y allaient jamais. »

Le plus important pour le nouveau directeur, c’est de ne pas faire rentrer la politique à l’intérieur de l’école. « Depuis des dizaines d’années, l’UGTT demande à ce que le directeur soit hors des partis. Aujourd’hui, les professeurs peuvent travailler sans intervention extérieure, les enfants peuvent venir leur parler et proposer des choses. On organise aussi des rencontres avec les parents, ce qui est nouveau. Nous essayons de les responsabiliser tous ensemble et d’en faire de futurs citoyens. » Bien sûr, tout n’a pas changé en un an. C’est le cas des programmes scolaires. Les établissements travaillent encore avec les contenus de l’époque Ben Ali, mais le syndicat des professeurs travaille avec le ministère de l’Éducation pour les modifier. « Il faut du temps pour changer la Tunisie, soupire M. Zaatour. Pour le moment, les islamistes ne peuvent pas modifier le système et les contenus. Ils essaieront bien sûr, mais nous résisterons. » L’initiation islamique reste cependant une des quatorze matières enseignées dans les collèges.

A la Maison des Jeunes à Ellouza

Les jours où il n’y a pas cours, on se retrouve à la Maison des Jeunes. À Ellouza, petit village de pêcheurs à 15 minutes de Jebeniana, le bâtiment multicolore accueille des jeunes « de 6 à 28 ans ». Oisilla, 19 ans, est diplômée en anglais des affaires. Elle cherche un emploi depuis qu’elle a quitté l’université. « Ici, il n’y a pas de travail. Beaucoup de jeunes sont au chômage une fois leurs études terminées. Alors, je passe le temps ici avec mes amies. »

La Maison propose des activités artistiques et sportives : les filles se consacrent à la peinture et à la poterie, alors que les garçons font du ping-pong ou du karaté dans la salle à côté. « On ne se mélange pas. L’amitié garçon-fille n’existe pas, explique Hejer, 20 ans. Mais ça ne me dérange pas. » Tous ont un portable et un profil Facebook, même si nombreux sont ceux qui n’ont pas Internet chez eux. Ils se connectent sur les ordinateurs de la Maison des Jeunes et discutent en ligne, ou écoutent leurs chanteurs arabes préférés sur MaghrebSpace, site de musique en ligne. Les garçons sortent au café, les filles jamais. À 17 heures, chacun rentre chez soi.

Dehors, dans les rues du village, les jeunes sans travail errent sur leur mobylette ou tuent le temps en écoutant la musique crachée par leur téléphone portable, adossés aux murs couverts de tags. Sur tous les visages, la même lassitude que la veille, et certainement la même que le lendemain.

Cet article a été écrit par Romain Jeanticou et publié initialement sur Medinapart. Toutes les images sont reproduites avec la permission de CFJ/C-H.G. et CFJ-R.J.

 

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