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Le Témoin

Rights & dissent

Perché, au cœur des montagnes, entouré de nombreuses colonies, le petit village est bercé d’une intenable pression permanente. Pour être sûr d’y accéder il a fallu grimper sur le flanc de la colline. Le checkpoint nous aurait interdit de rentrer. Hier les soldats sont venus briser la porte d’une maison alors vide pour monter sur le toit. Hier les soldats sont venus à l’improviste au cœur du village pour inquiéter, encore.

Nabi Saleh

C’est vendredi aujourd’hui, et il faut aller manifester. Il faut montrer que des gens, des hommes, des enfants, des femmes, vivent ici. Il faut faire comprendre qu’ils ne partiront pas de leur maison. Il faut faire comprendre qu’ils ont toujours vécu ici et qu’il est hors de question de quitter son chez-soi. Mais moi, je n’ai qu’une envie : c’est de fuir ce village. Fuir cette ambiance qui monte à la gorge. Je n’ai qu’une envie, c’est de rentrer à Ramallah. Mais eux, peuvent-ils quitter, partir, rentrer ? N’ont-ils pas d’autre choix que de rester, car c’est chez eux, c’est leur home, c’est leur lit, c’est leur famille ? Pourquoi n’auraient-ils pas le droit, eux aussi, de se sentir en sécurité dans leurs murs, leurs foyers ?

C’est après la prière du début de l’après-midi que le mouvement commence. C’est Ramadan. La manifestation sera plus calme. On ne peut pas demander à ceux qui jeûnent de courir et de marcher durant des heures, sous un soleil de feu, sans boire, sans manger, sans se ravitailler. Les petites filles coiffées de kéfiés crient, hurlent, chantent les slogans repris par la foule. Les étrangers suivent, les étrangers regardent. Je suis une étrangère. Je ne peux que tenter, vainement, de ressentir la colère qui les anime. Je ne suis pas capable de comprendre la peur d’être de nouveau enfermée, emprisonnée, des mois, pour avoir manifesté. Je ne vivrai jamais ces nuits noires à dormir sous un toit qui risque d’être enfumé par un lacrymogène envoyé sans préavis. Je ne perdrai jamais mon enfant, mon père, mon frère à cause d’un lacrymogène balancé sans scrupule trop près du visage. Un jeune homme est mort en décembre. Ici.

Les soldats sont en bas, sur le flanc de la montagne. Ils protègent, interdisent l’accès au puits, à une source appartenant jadis au village, désormais interdite. Ils avancent. La foule descend, regroupée sous un arbre. Certains s’aventurent, plus près, plus près encore. Des femmes, en première ligne. Juste des femmes. Elles sont belles. Deux petites troupes armées gravissent la montagne tandis que nous la descendons. Une en face, une à droite, et les jeunes commencent à lancer quelques pierres. Un acte symbolique : une pierre face à l’une des plus grosses armées du monde. Malgré toute la force contenue dans ce geste, cette colère plus que justifiable, le geste me dérange. Mais comment leur demander de ne pas être en colère quand un homme est mort, quand ils n’ont pas d’avenir, jeunes prisonniers de leur pays.

Les premiers lacrymogènes percent le ciel. Il faut commencer à courir. Il faut éviter les projectiles. Ne pas être trop près, sinon, les yeux rouges et brûlés, je ne pourrais plus filmer. Ne pas jouer à la bravoure. Ne pas jouer au warrior. Ne pas jouer à ce jeu dangereux du reporter de guerre, car l’important est de retracer, de montrer, de communiquer. Ne pas jouer avec la peur. Mauvaise adrénaline. Les villageois reculent peu à peu. Certains reviennent, les yeux rouges. Les soldats sont plus près. On se déporte vers la droite. Ils sont là, au bout, derrière les arbres. Ils tirent encore, des balles de métal recouvertes de caoutchouc en plus des gaz lacrymogènes. Des étrangers photographient, courent, s’avancent, reculent. Mais à quoi joue ce jeune Danois en première ligne ? Cherche-t-il à se prendre une glorieuse blessure de guerre ? Mais où donc est l’intérêt d’être touché ? Ils tirent encore, on court et le prénom d’un homme est crié, crié, crié. Il fonce, un gros sac à dos rouge. Quelqu’un est blessé. Un attroupement. C’est un enfant. Un petit garçon, il pleure, son bras est abîmé. Rien de grave, ce n’est pas une balle. Les lacrymogènes ne tuent pas, pas trop, pas trop près. Le petit garçon pleure. Le Danois mitraille. Il faut bien que les gens sachent ce qu’il se passe ici, mais où donc est la limite entre communiquer, montrer, expliquer, justifier et exploiter la misère pour son propre ego, pour sa propre soif de voir l’horreur et de se l’approprier pour s’en faire un nom. Mais ne suis-je pas en train de faire la même chose ? Dois-je moi aussi arrêter de filmer ? Mais que fait-il à jouer au grand reporter ? Mais que fait-il à jouer la bravoure ? Les yeux rouges, il ne pourra plus photographier.

Sur le flanc de l’autre montagne, en face, des maisons, des villas, toutes semblables, énormes : la colonie. A quel spectacle ont-ils droit ? Ont-ils la moindre idée de qui sont les gens du village ? Savent-ils d’où sont tirés les lacrymogènes ? Savent-ils qu’hier les soldats sont venus briser la porte d’une maison ? Savent-ils qu’un jeune homme est mort ? Savent-ils que les villageois ne possèdent que des pierres ? Savent-ils que la source leur est interdite ?

Que savent-ils ? Que leur a-t-on raconté sur les femmes emprisonnées des mois pour avoir manifesté ? Que leur a-t-on offert pour qu’ils puissent vivre ici dans ce cadre si hostile ? Que leur a-t-on offert pour qu’ils ne posent pas de questions ? Que leur a-t-on offert pour qu’ils ne sortent pas de leurs maisons. Peuvent-ils fuir, partir, rentrer ? N’ont-ils d’autre choix que de rester, car à présent c’est chez eux aussi, c’est leur home, c’est leur lit, c’est leur famille ? Pourquoi n’auraient-ils pas le droit, eux aussi, de se sentir en sécurité dans leurs murs, dans leurs foyers ?

La manifestation tire à sa fin. Je ne supporte plus ce lieu. Il faut que je parte. Il faut rentrer à Ramallah. Comme il est insupportable de vivre, la peur et l’oxygène fusionnés dans un même atome.

Quatrième volet d’une série de chroniques sur la Palestine. Les 3 premiers volets ici et ici et ici.

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