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Loin d’Alger : Tamanrasset

J’ai longtemps prononcé Tamanrasset en parlant de cette ville algérienne que je ne connaissais que de nom. Mais en allant là-bas pour la première fois, Boubekeur — je vous parlerai de lui plus tard — m’a expliqué que la bonne prononciation était Tamenghast, un mot qui désigne une sorte de digue de sable naturelle ou artificielle.

Cette ville allait donc me réserver pas mal de surprises. A Tamenghast, les femmes marchent droites. Leur attitude est imposante, le regard dur. Les plus jeunes, elles, se dandineraient presque, leur démarche est dansante. Leur tenue traditionnelle, le fameux « tissegh’ness », laisse paraître de jolis tatouages au henné noir. Cette beauté du sud m’émerveillait.

J’avais interpellé l’une d’elles. Elle était d’abord gênée par la présence d’un homme avec moi puis celui-ci s’éloigna et nous avons engagé la conversation. Je lui parlais en arabe mais elle ne répondait pas. Elle ne connaissait que le targui, la langue des Touaregs et le français, qu’elle maitrisait parfaitement. Après une petite discussion, cette jeune fille que je ne connaissais que depuis quelques minutes me donna spontanément son nom et son numéro de téléphone pour me faire un tatouage comme le sien et elle s’en alla avec ses copines tout simplement.

Le festival

Mon séjour coïncidait avec le 3ème festival de l’Ahaggar. A cette occasion, des concerts étaient organisés sur la grande place. Les organisateurs m’avaient annoncé de grands noms de la musique tergui, venus de Mauritanie, du Niger et du Mali. J’avais directement pensé à Tinariwen mais d’autres groupes m’ont carrément subjuguée : des chanteurs de rock et de blues targuis tels que Bombino ou la diva Malouma étaient en terrain conquis à Tamenghast. Le son de la guitare électrique du chanteur Bombino se mélangeait en toute harmonie aux chants traditionnels des danseurs targuis. Les paroles en arabe de la mauritanienne Malouma envoutaient presque un public venu nombreux, constitué en grande partie des habitants de la ville et de quelques routards algérois. Les rares touristes étrangers étaient facilement repérables.

Les vendeurs du marché sont aussi originaires des quatre coins de l’Algérie et des pays frontaliers, ils proposent très peu de produits algériens mais plutôt du henné made in India ou des médicaments du Mali. D’autres : des noix de coco et des cannes à sucre de je ne sais où. Les locaux, les habitants de Tamenghast, sont les spécialistes des vêtements et des bijoux traditionnels. Les étrangers, maliens ou nigériens, vendent, plutôt, des portables contrefaits à des prix imbattables : 4000 à 9000 DA pour le dernier iPhone. Très coquettes, les femmes se ruent sur les bijoux de pacotille : les bracelets et colliers en plaqué or bling bling sont très à la mode.

Au bout de quelques jours, j’avais l’impression d’être une étrangère dans mon propre pays. Je décidais donc de mettre de côté ma « touriste attitude » et le contact fut plus facile. J’ai ainsi discuté avec deux jeunes âgés de moins de trente ans que j’avais rencontrés lors d’une des soirées du festival. Pour eux, Tamenghast ne représente pas grand-chose pour les gens du tel (le Nord) : « Si ce n’est les deux festivals trop folkloriques qui sont organisés chaque année ici, rien ne s’y passe. Je vous défie, vous les gens du nord, de venir vivre ici. Nous sommes fiers de notre culture et de notre région mais il n’y a aucune perspective d’avenir dans cette région ».

A Tamenghast, ville du grand désert algérien située à 1900 km de la côte algéroise, le chômage brise les ambitions des jeunes. Les infrastructures de base telles que les hôpitaux manquent, et les lieux de loisirs sont quasi inexistants. « On ne se sent pas algériens », m’ont-ils enfin avoué. Pourtant ils ne se rendent pas compte à quel point ce sentiment de hogra (mot du dialecte algérien dont la traduction la plus proche serait mépris) et d’être laissés pour compte, qu’ils pensent être seuls à ressentir, est partagé par tellement d’autres Algériens.

L’ermitage

Le lendemain il était convenu qu’on aille à l’Askrem visiter l’ermitage de Charles de Foucault situé plus de 2700 mètres d’altitude. Boubekeur notre guide targui d’une cinquantaine d’années en connaissait évidemment l’itinéraire. L’Askrem n’est qu’à 80km de la ville de Tamenghast, à peine l’équivalent d’un aller-retour furtif Alger — Blida (périphérie de la capitale). Il nous aura fallu pourtant 5 heures d’une piste rocailleuse et interminable pour y accéder, mais nous avons traversé des lieux à couper le souffle…

Durant notre trajet il nous arrivait de trouver des petits chantiers pour la reconstruction des chemins endommagés par la pluie. Boubekeur nous expliquait que ce sont les « Soudes », comprendre « les Noirs », qui accomplissaient cette dure besogne. Je me rendis compte en y repensant qu’au marché de Tamenghast, les vendeurs de fruits exotiques, de bijoux en toc et de thé ainsi que les porteurs de marchandises étaient toujours des Noirs (souvent des pays frontaliers) mais jamais des targuis.

Arrivés à notre auberge, il ne restait qu’une heure avant le coucher du soleil, la montée vers l’ermitage fut rapide. Un moine polonais et un autre moine espagnol gardaient les lieux, ils vivaient tous deux là depuis cinq ans. Leurs principales tâches étaient d’accueillir les visiteurs, de préserver l’ermitage et tous les livres écrits par De Foucault.

Un ouvrage a d’ailleurs suscité mon intérêt : un dictionnaire targui-français qu’il avait commencé à écrire avec des Touaregs dès son arrivée à Tamenghast et qui était d’une minutie impressionnante. Chaque mot en targui était réécrit phonétiquement en caractères latins avec sa définition en français juste à côté. Les deux moines étaient heureux de nous recevoir, ils nous ont confié que la situation sécuritaire aux frontières dissuadait les touristes de venir, pourtant nombreux il y a à peine deux ans.

Il était déjà temps de s’installer et d’admirer le soleil se coucher sur le Tahat, le plus haut sommet d’Algérie. Dans un silence quasi religieux, les couleurs du jour s’enfonçaient dans la profondeur de la nuit.

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