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Photos d’Akkar

Visual Sunday

Constance Proux, photographe française de vingt-trois ans, s’est rendue à plusieurs reprises dans le district du Akkar, tout au Nord du Liban. Elle s’est lancée dans un projet documentaire sur ce territoire qu’elle a intitulé Akkar et qui sera exposé prochainement au festival Manifesto de Toulouse et à Amsterdam au festival Unseen. Lors de son dernier séjour, en collaboration avec sa soeur Philippine Proux, doctorante en sociologie, elle a concentré son travail sur les trajectoires des réfugiés syriens qui vivent dans cette région frontalière traversée par de nombreuses tensions. Elles ont recueilli leurs histoires et capturé leurs portraits. A la manière d’archéologues, elles ont archivé les objets ordinaires ou précieux qui racontent la violence et l’exil.

Ils arrivent juste de Syrie raconte la jeune femme en remontant machinalement ses lunettes mal rafistolées qui lui tombent sur le nez. Son mari est resté là-bas, il est en prison. Elle porte autour du cou un étrange objet : un collier-balle.

Elle vient de la ville de Homs. Alors que les combats se font de plus en plus intenses et que l’armée syrienne reprend le contrôle de la ville, elle se souvient d’une journée plus violente que les autres. Les snipers sont littéralement partout, sur le toit des maisons, des écoles, des mosquées, des hôpitaux. Un tank est posté en face de sa maison, elle se retrouve coincée dans son appartement. Passant d’une pièce à l’autre pour aller chercher elle ne sait plus quel objet, elle entend un bruit d’explosion. Puis plus rien, elle a perdu connaissance. Son mari, de retour à la maison, la trouve ainsi, la réveille et lui montre la balle qui lui était destinée, coincée dans la porte en bois qui l’a sauvée. Il lui en fait un collier qu’elle ne quitte plus désormais.

C’est une famille installée à Mich Mich, dans les montagnes, tout au Nord du Akkar. Dans cette maison habitent le père, la mère, quatre de leurs enfants et un de leurs gendres. Quatre autres enfants se trouvent encore en Syrie. L’histoire de leur départ pour le Liban est compliquée, pleine de rebondissements et d’allers-retour entre la Turquie, la Syrie, le Liban. Ils avaient préparé leurs valises huit mois avant leur départ. Les valises, remplies de vêtements, sont aujourd’hui empilées dans une pièce de la maison et font office d’armoire.

Ils ont mis du temps à partir. Les tirs de snipers, c’est terrifiant au début, puis on s’habitue et on s’organise. Arrivent ensuite les tanks et les missiles. Puis les hélicoptères, les avions, les bombardements. On finit également par s’organiser disent-ils. Mais lorsque les pillages et les arrestations systématiques commencent, lorsque les soldats se mettent à entrer dans les maisons à l’improviste, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, c’est impossible de s’organiser. on ne peut pas s’habituer. Alors ils ont loué une voiture et sont partis sous les obus à cinq heures du matin.

Au bout de longues heures passées à raconter leur périple, le père de famille sort de la pièce. Il revient avec un air mystérieux et un grand sac en plastique. Il déballe une multitude de petits objets soigneusement empaquetés dans du papier journal. Pièces de monnaie, médaillons, bout de ferraille, boucles de ceinturons… Ce sont des objets qu’il a récoltés en faisant des fouilles illégales dans des lieux archéologiques en Syrie. Probablement des objets funéraires. Certains datent du 19ème siècle, d’autres remontent à l’Antiquité, à Alexandre le Grand dit-il. C’est son trésor, les objets les plus précieux qu’il possède. Il compte les vendre ici et en tirer beaucoup d’argent.


Hussam, trentenaire charismatique, fait partie des figures locales. Il gère, avec sa femme, le magasin qui ravitaille le camp et dirige un chantier pour la construction d’une dizaine de petites maisons en terre à la lisère du baraquement. Très apprécié, Hussam est en permanence entouré. Or, il tient à nous parler seul, ce qu’il a à raconter est difficile.

Nous partons nous promener pour être plus isolés. Le soleil se couche sur les champs de blé. Hussam, devant ce spectacle, précise qu’il est un homme de la campagne et que les gens de la campagne ont forcément une belle âme. Dans sa région, la campagne de Qoussair, la nature est belle et abondante, les gens vivent en harmonie. Ismaélites, Sunnites, Alaouites, on ne se demande pas sa religion.

Cette veste qu’Hussam porte aujourd’hui, c’est un souvenir important. Beau même, dit-il.

Chez lui, les hivers sont rudes. Au début de la révolution, pour affronter le froid lors des manifestations pacifiques, tous les hommes du village d’Hussam ont passé une commande groupée – plus simple et moins onéreux – pour acheter le même blouson. Ensemble, ils se sont organisés pour les trajets et sont tous allés manifester à Qoussaïr.

Voilà ce que lui évoque cette veste aujourd’hui. Les premiers temps de la révolution. L’élan, l’espoir et la solidarité.

Mais la situation dégénère rapidement, les affrontements entre partisans et opposants du gouvernement deviennent de plus en plus violents et la répression de l’armée syrienne se met en place. Les vestes deviennent linceuls. Elles sont utilisées pour rassembler et transporter les membres des corps éparpillés par les tirs et les explosions.

Hussam, lui, conserve sa veste. Deux années plus tard, un 21 avril, jour noir où l’armée syrienne et le Hezbollah attaquent son village, lorsqu’il doit fuir sa maison avec son neveu pour tenter de se réfugier dans la forêt, c’est encore cette veste qu’il porte sur lui. Au cours de la fuite, il est éraflé par une balle et se fait légèrement blesser au bras gauche. Cette blessure a aujourd’hui cicatrisé mais la veste, elle, garde la trace de l’impact.

Il en a assez raconté. Ce qu’il a vu est de l’ordre de l’inimaginable, il en vient parfois à douter d’avoir vraiment vécu un tel cauchemar. Maintenant, il faut continuer à vivre et aller prendre le thé.

Cela fait bientôt huit mois que Fatma et sa famille sont arrivés au camp. La mort est loin maintenant, ils ont moins besoin d’en parler. Aujourd’hui, elle nous raconte pourtant la manière dont elle a quitté la Syrie.

Trois mois avant leur départ précipité, Fatma avait préparé un gros sac à main au cas où ils auraient à quitter le pays. Elle l’avait rempli de papiers importants, passeport et photos, et de quelques habits de rechange pour elle et ses enfants. Elle ne sortait plus sans ce sac, acheté lors d´un pèlerinage à la Mecque quelques années auparavant. Elle avait également prévu un stylo à bille et quelques feuilles de papier afin de pouvoir tenir un journal des événements.

Et puis un jour, c’est arrivé, elle n’est pas rentrée chez elle, son village était bombardé, elle est partie avec son sac, son mari et ses trois plus jeunes enfants.

Le sac est usé, troué par endroit. Confectionné dans une sorte de tissu tapisserie, il a des étoiles sur le devant et, derrière, au-dessus de la languette de cuir, une inscription brodée : home sweet home. Fatma y conserve encore précieusement son stylo à bille. Lorsqu’on lui demande ce qu’est devenu ce journal qu’elle écrivait quotidiennement, elle se contente de soupirer avec un geste évasif de la main. Elle l’a perdu depuis longtemps, elle est absurde cette question.

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