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Samar Yazbek

La militante

Samar Yazbek

Damas, 16 mars 2011. Samar Yazbek participe à une manifestation devant le ministère de l’intérieur. Face à la violence de la répression, sa vie bascule. D’écrivaine, elle devient militante. Utiliser les mots comme des armes, raconter la révolution au jour le jour, c’est la mission qu’elle se donne.

De mars à juillet 2011, la romancière syrienne recueille les témoignages d’activistes, de manifestants mais aussi de journalistes de la chaîne nationale ou de soldats. Des récits des villes de Banyas, Lattakié, Homs, Hama, Jisr al-Shughur, Jableh, Damas. L’horreur de la répression en Syrie. A vif, brutale, violente.

Les rumeurs, la haine attisée entre les communautés, le réveil de rancœurs enfouies, Samar Yazbek dénonce tous les moyens utilisés par le régime pour que la thèse du conflit communautaire se vérifie. Semaine après semaine, sur le terrain ou dans son appartement damascène, elle recueille et rassemble les témoignages. Elle n’y trouve ni appels à la haine ni rejets communautaristes. Dans les premiers temps de la révolution, Alaouites et Chrétiens participent aussi aux manifestations. « C’est une révolution de la dignité. Le soulèvement d’une population brutalisée qui veut briser ces humiliations. C’est ainsi que la révolte a commencé en Syrie, » insiste Samar Yazbek.

L’écrivaine est prise entre deux feux : son appartenance à la communauté alaouite et son engagement dans l’opposition. « Les assassins viennent de la même ville que moi. Un peu de leur sang coule dans mes veines. » Née en 1970 à Jableh, une ville côtière du Nord-Ouest de la Syrie, d’une famille alaouite très liée au régime, Samar Yazbek déclenche la fureur de son clan. Dans sa région d’origine, on distribue des prospectus la menaçant de mort.

Coups de téléphone anonymes, menaces, la romancière est sous étroite surveillance. En mai, les yeux bandés, elle est emmenée dans un centre de détention. Sa première « sortie en enfer ». Parce qu’elle est alaouite et parce que sa voix dissonante gêne la narration du régime, elle est forcée de « visiter » le lieu et ses horreurs. « Les êtres humains étaient des morceaux de chair mis en valeur comme pour une exposition sur l’art du meurtre et de la torture ».

Relâchée par des bourreaux qui ne peuvent l’incarcérer sans mettre à mal la thèse de l’affrontement Alaouites-Sunnites, elle devra y retourner à plusieurs reprises. « Du sang coulait le long de leurs corps : du sang frais, du sang sec, des blessures profondes gravées sur tout leur corps, comme les coups de pinceaux d’un peintre abstrait. Leurs corps étaient suspendus à l’envers, inconscients, se balançant dans le vide comme des morceaux de viande. »

Entre deux feux aussi car son engagement n’est pas toujours bien compris ni accepté. Quelques voix isolées de l’opposition refusent son engagement. D’autres se disent déçus par son silence. La romancière et journaliste ne se tait pas mais se fait discrète pour se protéger, protéger sa fille et ceux qu’elle interviewe. « Tous les jeunes hommes que je rencontre racontent la même chose puis disparaissent. »

L’écrivaine-activiste participe à la formation des comités de coordination. Avec un groupe de femmes alaouites, elle enregistre fin juin 2011 une vidéo contre le régime de Bachar el-Assad.

Cette chronique de la révolution est aussi le journal intime d’une femme qui sombre dans la solitude et dont le rapport à la réalité s’altère. C’est l’odeur des cigarettes qu’elle fume quand elle tremble que l’on sent dans ce livre.

Dans une mise en abîme, la jeune femme se voit comme une étrangère. « Je suis seulement une idée, le personnage d’un roman. Je bois mon café et j’imagine que je suis simplement en train de penser à une femme dont j’écrirai l’histoire un jour. Je suis un roman. Je suis en train de vivre un roman plus réaliste que tout ce que je pourrai jamais écrire (…) Je me voyais rentrer à la maison, une femme prise quelque part entre la vie et la mort. Je la voyais jeter son jeu de clefs sur la table et allumer une cigarette. La femme fermait les yeux et remettait le bandeau sur ses yeux, comme si elle était sur scène, alors les images des corps mutilés resurgissaient. »

Samar Yazbek découvre la réalité de la violence, sa réalité physique, une réalité qu’elle ne soupçonnait pas et dont elle ne se remet pas : « Comment le corps humain se transforme-t-il en machine à tuer ? ». Ses chroniques se terminent en juillet 2011, date à laquelle elle quitte Damas. Face au silence de nombreux intellectuels syriens, elle accuse : « Aujourd’hui, ceux qui continuent à se taire sont complices de ces crimes ».

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