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Une guerre propre et dérangée

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La barrière de séparation israélienne en Bethleeme

6 août 2013

Hébron, ville fantôme, divisée, peuplée, dépeuplée, transformée. Je reconnais ses pavés glissants, ses petites boutiques de trois sous qui, au cœur de la vieille ville, vendent quelques souvenirs à des prix dérisoires. Mais les marchands sourient, mais les marchands saluent.

Amal est descendu du service (taxi palestinien) avec mon ami Karel et moi. Elle nous guide avec son ami Diyaa dans les dédales des rues étroites et des marchés. Vingt-trois ans pour l’une, seulement dix-huit pour l’autre, ils nous emmènent partout ; on se connaît à peine mais on rit déjà des mêmes absurdités. Un grand parc vert, allons-y ! « Stop » lance Diyaa. Il ne faut pas aller plus loin. Lui, du moins, ne doit pas : le parc est interdit aux palestiniens. Le pays a besoin d’un rappel de vaccin anti-déshumanisation. Dans ses mains, Diyaa presse son reflex numérique et photographie discrètement les colons qui croisent notre chemin ; la rue est commune aux juifs et aux arabes jusqu’au prochain croisement.

Le temps file, le soleil tape. Un vase à chicha, quelques bricoles et du lait sucré aux amandes achetés, nous nous posons dans la fraicheur du centre commercial aux ‘shops’ tous plus kitch les uns que les autres. Les goûts vestimentaires des magasins bon marché laissent à désirer, et malgré moi je me moque gentiment de leurs T-shirts informes, de leurs coussins à cœurs et de leurs manteaux aux couleurs passées…. Puis il faut s’en aller.

Un concert, le soir, a lieu à Bethléem, mais Osama nous invite d’abord chez lui. Il faut faire vite, bientôt il n’y aura plus de service sur les routes pour nous y déposer. Nous pressons le pas à travers les montagnes jusqu’à la grande route. Tous les services sont pleins, et c’est en stop que nous rejoignons Bethléem. Un couple palestinien, la quarantaine, apitoyé par le duo d’Européens rougis par le soleil, nous ramassent au bord de la chaussée. Ils ne parlent pas anglais, répètent les même mots et finalement on se contente tous de sourire pour communiquer. Osama nous accueille dans sa simple maison aux murs vides de toute décoration : ce soir c’est l’anniversaire de son neveu. Talek a dix ans. Sa famille nous invite à nous asseoir sur les matelas posés à même le sol, autour d’une tablée elle aussi au ras du parquet. Du riz, du houmous, de la viande, du coca, du fromage… On nous ressert, il faut manger, et nos verres se remplissent sans préavis. Puis des amis de la famille entrent dans la maison. C’est bientôt le dessert. Deux énormes gâteaux, des biscuits, des friandises… tous chantent : « Joyeux anniversaire » en anglais, en arabe et Talek souffle ses bougies avec son petit frère, trop impatient de faire des dix petites flammes de la fumée. Les assiettes sont garnies, il faut manger encore ; ils n’ont rien, nous offrent tout, puis il faut filer au concert en remerciant encore pour les sourires, pour la chaleur, pour la simplicité.

Osama est ravi : il adore le Trio Jouban, premier groupe de musique palestinienne à tourner en Europe. « Ils étaient à l’Olympia » me glisse-t-il. Dans le vaste auditorium boisé, après plus d’une heure de retard – ponctualité du pays, comme tu aimes te jouer des Hommes – le concert commence enfin. Osama chante, danse sur sa chaise, la musique est prenante, transpirante et les lumières enflamment les ouds des musiciens.

Enfants palestiniens et Juifs orthodoxes en Hébron

Le concert est terminé et nous filons dormir, car nous sommes épuisés. Au lendemain, c’est à Ramallah que nous partons retrouver un ami. Emile est comédien, drôle, un peu déluré et nous dévorons des glaces dans un restaurant du quartier. Il va jouer « Les monologues de Gaza », bientôt, sur les planches. Des monologues écrits par des enfants suite au noir conflit de janvier 2009. « Un jour, raconte l’enfant, je fuyais sur les routes car les bombes tombaient du ciel. Je ne courrais pas, pas trop vite, car mes jambes sont courtes, et une ambulance filait en sens inverse. Alors, à ma hauteur, une bombe est venue désintégrer le véhicule, me projetant à des centaines de mètres de là, dans les airs. Mais je n’avais rien, alors je me suis relevé, et j’ai marché encore. Puis je suis tombé, je suis mort. Aujourd’hui, je peux enfin dormir, dans mon lit si grand, tellement plus grand qu’avant, mais mon frère me manque. Il dormait toujours à mes côtés. Aujourd’hui je suis seul. » Emile raconte. Emile raconte humblement et je ferme mes yeux qui brillent.

Ramallah nous salue, il va falloir rentrer, de nouveau. Le soleil frappe la ville et ses innombrables boutiques de tout, de rien et de n’importe quoi. On nous fait un signe de la main et Emile disparait. Le trafic est dense à la sortie de la ville. La route est sinueuse à travers les vallées désertiques et les campements bédouins. Alors nous dormons, bercés par les dos d’ânes et les nids de poules, tandis que les colonies dévorent toujours plus les monts environnants… C’est bientôt Bethléem, et le panneau rouge « Area A – Dangerous for your lives » (Zone A – Dangereuse pour vos vies) saigne sur la bordure de la voie. Comment une telle absurdité peut-elle dominer ce monde ?

A - Diyaa devant le parc interdit aux Palestiniens - Hébron (2)
Diyaa devant le parc interdit aux Palestiniens
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