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Bethléem, colonie voisine, colonie d’en face

Rights & dissent

Il faut rentrer dans une colonie. Celle juste là, à portée de main. Il faut rentrer, voir et comprendre. Comment vivent ses habitants ? Comment perçoivent-ils le monde ? Il faut monter à pied jusqu’au sommet de la montagne voisine. Sans savoir ce que je vais leur dire, je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. Le garde m’a repéré et je lance un grand sourire en retour. Rester naturelle, rester calme. Je ne suis pas bien chargée, j’espère faire une interview, ou au moins quelques photos.

« Hi ! »

Petite touriste que je suis, je lui explique : je suis curieuse, je m’intéresse aux colonies. J’aimerais beaucoup rentrer, juste voir, juste regarder. Le soldat est sympathique. Il feuillette mon passeport. Tiens un tampon d’Egypte ! Non, je le rassure, je n’y étais « que » l’année dernière, je n’en reviens pas directement.

« Are you Jewish? »

« No. »

« Catholic? »

« Yes. »

Il épelle mes trois prénoms avec difficulté. Ça sonne tellement français. Puis mon nom de famille, plusieurs fois. Ça ne sonne absolument pas juif. Je pense porter l’un des noms les plus bateau de la France. Merci papa de ne pas t’appeler Abdallah…

« Oh you live in Paris! A côté de la touw effeil ! » Oui-oui que je lui réponds, et j’attrape en plein vol cette opportunité pour changer de sujet et me rendre plus sympathique encore. Il parle un peu français, a vécu jadis pas loin de mon quartier. Mais ça ne suffit pas.

« Are you alone? »

« No, my friends are in Bethlehem and Jerusalem. »

Je ne peux pas dire que je viens de la ferme là, juste en bas, sous ses yeux. Je suis venue en bus, c’est ça, en bus. Je sourie beaucoup, beaucoup. Il faut que je puisse rentrer.

Il me croit. Je pense. Mais il doit appeler son supérieur. Ils n’ouvriront même pas mon sac, chance que j’ai, qu’auraient-ils dit s’ils avaient trouvé l’enregistreur. Mais je n’ai pas le droit de prendre de photos, ni aucune vidéo à l’intérieur de la colonie. On me propose de l’eau. Ça ira, je trouverai bien le supermarché. Il faut que je rencontre du monde.

Comment rentrer en contact avec ces individus si loin de ma culture, de mon éducation ? « These are people, only people. » me soufflait Ghassan, fermier palestinien.

Betlehem

Vide. Il n’y a que des maisons, plus ou moins grandes. Rien d’autre. Les rues sont pratiquement désertes. Un jeune roux, barbu, s’avance. Il a l’air fort sympathique. Je pourrais aller vers lui, et en quelques tours de phrases lui demander une interview dans un endroit à l’abri des regards. Je ne lui demanderai que mon chemin pour le supermarché. C’est trop tôt.

Vide. Rien. Toujours et encore des maisons, plus ou moins grandes, puis enfin le supermarché, une petite grande surface sans grand intérêt et je papote avec le caissier. Il vit à Jérusalem. Cash il faut que je lui dise, il y a trop peu d’opportunités pour discuter avec les gens d’ici. Il est ok pour l’interview mais pas ici, plus tard, ailleurs, à Jérusalem. Je l’appellerai.

Vide. Rien. Toujours et encore des maisons, grosses, belles, propres, rangées. Mais comment font-ils, tous, pour vivre ici, si loin du monde, de la réalité ? Un homme me fait signe de la main. C’est le soldat de l’entrée. Me surveille-t-il ? On papote bien gentiment et il me guide jusqu’à la tour d’eau pour sa « beautiful view ». Il vient du Pérou. Il est né là-bas… pas ici, bien sûr.

« It’s really religious here. »

« Yes, I can see that. » Oui, j’ai vu ces kippas, partout, sur toutes les têtes des hommes et des petits garçons, et ces fins voiles couvrant la tête des femmes.

« You can’t take pictures of the houses. They won’t like it. »

« But can I take pictures of the view? »

« Yes sure. But be careful. Not of the houses. »

Message reçu. Je grimpe jusqu’à la tour d’eau qui domine le paysage. Je me sens toute drôle, comme de l’autre côté du miroir : là, juste en bas, en face, se trouve la ferme palestinienne, ma tente et mes affaires.

Un jeune et une vieille femme discutent au pied de la colonne peinte en blanc et en bleu ciel, aux couleurs de leur drapeau, remplie du graal liquide. Ils parlent français, je me lance et c’est parti pour un long échange. Et puis je ne tiens plus. Je dois enregistrer ce qu’ils disent. Alors je fouille dans mon sac à la recherche de mon reflex, feinte, et discrètement met l’enregistreur en route.

Le jeune prénommé Emmanuel a fait ses études dans l’université de la colonie d’en face. Fort gentil et attentif à sa grand-mère, Judith – femme bien en chair, au caractère trempé et à la foi dominante – il me parle un peu du conflit. Il est intelligent, mais il a si peur. Il a peur du terrorisme, « tout simplement » me dira-t-il. Justification veine de ces multiples tours de gardes, de surveillance, de non confiance.

« On est obligés. » qu’il me dit.

Obligé de se protéger. Mais cette abondance de sécurité est-elle le signe d’un sentiment de culpabilité ? Le pire c’est que je crois comprendre leurs peurs et leurs inquiétudes. Et pourtant, j’aimerai lui dire que ceux qu’ils craignent pour la plupart leur ressemblent.

Judith me parle de Paris, de l’Autriche puis du « Saint pays », et aussi du fondateur de la plus grosse colonie des environs. Un homme riche de Manhattan, « le centre du monde » souligne-t-elle dans un seul et même souffle. Un homme qui vivait « une vie de rêve, entouré de grands donateurs et qui est venu construire ici, alors qu’il n’y avait rien ». Rien, à part de fabuleux paysages. Rien, à part des villages.

« Comment va Monsieur Hollande et sa campagne ? »

« Oh ! Il est président maintenant. »

« Je sais bien. Je suis les nouvelles de la France. »

« C’est toujours mieux que Sarkozy… »

Damne, qu’ai-je dit là !

« Hollande est davantage pro-palestinien, tandis que Sarkozy… » Elle ne dira plus rien d’autre pendant quelques minutes.

Je cherche d’où vient cette tristesse, ce lourd fardeau caché sous ses rides, qui la pousse à discourir, aveuglée par sa religion. Femme qui semble si charmante, si forte et intelligente, mais dont la conviction de détenir la vérité me dérange. Je voudrais t’adoucir.

Je pointe du doigt les environs, questionnant Emmanuel. L’index dirigé vers la ferme, il me dit : « Ça, je ne sais pas. » Comment ne pas savoir, comment ne pas être au courant que juste en face de sa maison, 5000 personnes du monde entier sont passées l’année dernière ? Comment ne pas entendre les chants des enfants ? Mais je suis persuadée qu’honnêtement il ne sait rien, ou pas grand-chose. Personne ne lui a rien dit. Personne ne lui dira rien. S’il savait seulement que ceux d’en face n’ont pas d’eau, que ferait-il ? Que dirait-il ?

Emanuel et Judith sont partis. Je prends le chemin du retour. Un jeune, douze ans peut-être, déboule sur son vélo. Libre comme l’air, sa jolie kippa reste bien en place. Tous les enfants rêvent de voler sur le haut de leur vélo. A la sortie, dans la petite boîte où loge le soldat, c’est un nouveau visage qui me dit au revoir : le même barbu croisé un peu plus tôt à mon arrivée. Dire que j’avais hésité à l’interviewer…

Les cartes SD de mes enregistrements cachées dans le soutien-gorge – sait-on jamais qu’on regarde ce que j’ai pu capter lors de ma courte visite – je sors de la colonie.

Descendant de la petite montagne, sortant de la route pour le chemin caillouteux vers la ferme, des avions percent le ciel. Ils sont assourdissants. Ils vont et viennent de part et d’autre, du nord au sud, de l’est à l’ouest, à longueur de journée, de semaine, de mois et d’année. Il faut bien surveiller, protéger et entretenir ce climat d’ultra surveillance et d’intimidation. Il faut bien empêcher toute communication au profit de la peur et de la non-confiance, pour avancer vers… quoi déjà ?

Troisième volet d’une série de chroniques sur la Palestine. Premiers volets ici et ici.

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