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Kasserine: accro à l’usine qui l’empoisonne

Depuis sa terrasse, la famille Saadaoui a une vue plongeante sur la papeterie. Un décor bien planté, à trois jets de pierre. On est à la lisière de la cité El Khadra, « la verte », quartier qui a poussé face à l’usine, tout près, trop près. La « Cellulose », comme on l’appelle ici, est presque un membre de la famille, un sujet inépuisable d’anecdotes. L’histoire de la fuite de chlore de 1983 est la préférée du grand-père, Ahmed, trente ans d’usine derrière lui.

« Vers 23 heures, le nuage de chlore est arrivé, haut d’un mètre. Mes moutons toussaient. J’ai fait le tour de l’usine avec eux pour échapper à la fumée. Les voisins sont partis en voiture, très loin, parce qu’ils sentaient le chlore sur leurs habits, alors ils croyaient être encore dans le nuage. » Ahmed en rigole encore. De retour chez lui, les billets de banque de l’épicerie familiale étaient jaunis par le chlore, les pièces de monnaie verdâtres. Tout le quartier a eu droit à sa visite à l’hôpital, et ceux qui ont porté plainte ont été bien dédommagés.

Les eaux usées sont directement déversées dans la rivière Andlou.

Une aberration environnementale

C’est le compromis qui fait vivre Kasserine depuis 50 ans. L’usine de cellulose empoisonne le quotidien du voisinage, elle est aussi une institution intouchable, le premier employeur de cette région rocailleuse, aux portes du désert, une des plus pauvres de Tunisie. La Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA) est un champion industriel, un « investissement stratégique », qui date de 1963. Dans une région où le chômage atteint les 20%, elle fait travailler huit cents salariés, ainsi que des centaines de récolteurs d’alfa, plante herbacée qui abonde dans les collines alentour.

La pâte d’alfa produite à Kasserine est exportée en France, en Europe, en Amérique, en Chine et au Japon. Elle sert à fabriquer du papier de qualité supérieure et du papier à cigarettes : Philip Morris était un des principaux clients de l’usine jusqu’à récemment. L’usine produit sur place de l’acide chlorhydrique et de la soude, nécessaires au blanchiment de l’alfa. Pas modernisée, archaïque, la papeterie est devenue une aberration environnementale. Et un danger pour la population.

Le culte local organisé autour de l’usine – une sculpture à la gloire de l’alfa, une fresque soviétisante en centre-ville  – se craquèle depuis longtemps. La Révolution a accéléré les choses. Kasserine la rebelle a payé un lourd tribut en devançant le printemps tunisien : 21 morts et 400 blessés. Les voisins de l’usine n’hésitent plus à porter plainte et à manifester contre les fuites de chlore, devenues banales.

En 2009, 87 habitants de la cité verte ont été intoxiqués. La dernière fuite date de deux mois. Pour Maher Bouazzi, jeune maire de la ville et avocat, la cause est entendue : « L’usine est tout à fait foutue, super détériorée ! Les fuites, c’est tous les deux ou trois mois. C’est catastrophique ! » Il a sa théorie : « Sous Ben Ali, la SNCPA a fait exprès de ne pas entretenir l’usine pour pouvoir privatiser et s’en mettre plein les poches. » En tant qu’avocat, Maher Bouazzi suit « trois dossiers sur le chlore », en attente de procès. Ses clients ont une incapacité physique entre 6 et 9%.

Maladies chroniques

Les habitants des quartiers voisins respirent un air pollué par la fumée de la papeterie, tantôt blanche, jaune ou noire, en fonction de l’activité. Elyes Hassin est le seul pneumologue qui se déplace à Kasserine, depuis Tunis. Tous les samedis, lors de sa journée de consultation, il examine jusqu’à 120 patients. Diagnostic : « Les gens qui habitent dans ces zones sont tous des victimes. Ils se plaignent de l’odeur et de cette fumée qui fait tousser, donne une sensation de sécheresse, de nez bouché. » A force de soigner les Kasserinois, il connaît les maladies causées par l’air ambiant : « Toutes sortes de problèmes respiratoires, d’irritations : rhinites, sinusites… » Du fait des inhalations continues, les problèmes deviennent chroniques : les bronchites traînent, les toux persistent, les crises d’asthme s’aggravent.

La composition des fumées n’étant pas connue, Elyes Hassin ne peut que lancer des suppositions basées sur l’activité de l’usine. Il énumère : « Dérivés soufrés, ammoniac, oxyde et monoxyde d’azote, monoxyde et dioxyde de carbone… » Impossible non plus de dire quelle est la proportion de malades : aucune étude sanitaire n’a été menée à ce jour. Pourquoi ? « Les gens ne se sont jamais intéressés à Kasserine. Je viens ici uniquement parce que je suis un enfant du pays. »

Dans le centre-ville, une fresque de l’usine.

Troupeaux de moutons décimés

Deux projets de traitement de cette eau ont capoté. En 1967, une station a été construite devant l’usine, a fonctionné un temps, puis a été arrêtée… pour cause de mauvaises odeurs. Elle est devenue un terrain à ordures où paissent des chèvres, juste à droite de la terrasse des Saadaoui. Second projet au milieu des années 1990 : le raccordement de l’usine à la station d’épuration municipale. Les travaux faits, l’Office National de l’Assainissement (ONAS) a posé un compteur pour mesurer les quantités d’eau traitées, et les facturer à l’usine. Celle-ci a craint que l’ONAS ne grossisse les chiffres pour y gagner. Nouvel échec.

Les risques de ces rejets pour l’environnement sont considérables, d’autant que la région de Kasserine est le château d’eau de la Tunisie, avec 270 millions de mètres cubes en réserve dans ses nappes phréatiques. Necib Hadj Larbi, directeur du Commissariat Régional au Développement Agricole (CRDA), confirme : « On sensibilise les agriculteurs le long de l’oued, pour qu’ils ne fassent pas pousser de légumes – des oliviers à la limite. » Les histoires de troupeaux de moutons décimés après s’être abreuvés sont légion. Necib Hadj Larbi dit avoir demandé à l’usine de prétraiter les eaux rejetées. « Elle n’a rien fait jusqu’à présent. Elle doit chercher le financement. »

Pollution au mercure

Les autorités de la ville, SONEDE en tête, rappellent que l’eau du robinet est propre à la consommation, puisée en profondeur (jusqu’à 700 mètres), et traitée convenablement. Mais le doute plane. Jusqu’en 1995, l’usine utilisait une électrolyse à mercure pour produire le chlore et la soude. Ahmed Saadaoui, qui gérait les stocks, affirme qu’il fallait ajouter chaque mois trois à quatre fûts de 50 kilos du métal lourd dans l’électrolyse, et que les fuites étaient courantes.

« De petites doses de mercure ont été rejetées », tempère l’agent du ministère de l’environnement. En 1993, les quantités de mercure relevées dans l’eau de l’oued étaient 375 fois supérieures aux normes européennes, selon un rapport du ministère de l’Environnement. Depuis, « On n’a jamais trouvé de trace de mercure dans les forages », insiste l’agent du ministère de la Santé. « Après, cette eau peut s’infiltrer, ça dépend de la nature des sols. » Le maire de Kasserine n’est pas rassurant : « Je ne bois pas l’eau d’ici, seuls les pauvres le font. Je bois de l’eau minérale. »

« Le problème de l’usine, c’est la sécurité »

Les premiers à pâtir du mauvais état de marche de l’usine sont les ouvriers. Un technicien supérieur, qui travaille à la chaîne de papier, explique qu’il gagne 800 dinars (400 euros), un bon salaire pour la région. Mais il est inquiet pour sa sécurité, et celle des autres. « Le pire, c’est ceux qui travaillent du côté de l’électrolyse. » Il affirme que ces ouvriers ne portent ni masque ni combinaison, « uniquement quand il y a des fuites. Le mois dernier, quatre ouvriers ont eu des brulures et des problèmes respiratoires ». Pour un autre ouvrier, « le problème de l’usine c’est la sécurité, il n’y a pas d’argent pour ça ».

Interrogé au siège de la SNCPA à Tunis, le directeur administratif, pourtant responsable des ressources humaines, est visiblement mal à l’aise sur les questions de sécurité. Quand on évoque les fuites de chlore, il déclare : « Il n’y a jamais eu d’accidents d’origine chimique. » Les 87 intoxiqués de la cité verte, en 2009 ? « Vous m’apprenez des choses ! », ironise-t-il. Il coupe court aux questions relatives à la pollution de l’usine : « C’est une situation que je n’ignore pas mais je ne peux pas vous répondre. » Son patron, le PDG de la SNCPA, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

La famille Saadaoui habie juste à côté de l’usine.

Une patate chaude politique

Pour les pouvoirs publics, l’usine n’est pas une priorité. Comme les enjeux sont sociaux, industriels, environnementaux, sanitaires, la patate chaude passe de mains en mains. La SNCPA est sous tutelle du ministère de l’Industrie, qui renvoie vers Hajer Bouhlel, directrice régionale à Kasserine, depuis 2004, de l’Agence de Promotion de l’Industrie, bras armé du ministère en région. Pour elle, « s’il y a un problème de pollution, il doit être connu par le premier responsable de l’usine ou le ministre de l’Industrie, et je crois bien qu’il n’y aurait pas de problème pour investir dans la dépollution ». Sur les fuites, elle est catégorique : « Le chlore provoque l’asphyxie, il n’y a pas de cas d’asphyxie à Kasserine, que je sache. Il y a de la fumée, ça oui, je ne vais pas dire non. »

Le maire, Maher Bouazzi, en poste depuis 11 mois, reconnaît être débordé. Il dit avoir alerté les ministères de l’Environnement et de l’Industrie, en septembre 2011, soit juste avant le changement de gouvernement de novembre. Il assure parler avec le directeur de l’usine. « J’espère qu’il y a des projets d’assainissement. » La SNCPA ne communique pas sur ses projets en cours mais un ouvrier croit savoir qu’elle cherche une solution pour la chaudière au fioul, défectueuse, et que des parties de l’électrolyse vont être changées dans un mois pour remédier aux fuites. Même pendant cette période l’usine tournera, grâce aux produits stockés en prévision.

Elyes Hassin, le pneumologue, s’avoue désemparé. « Fin 2012, après les élections, on saura quoi faire. » Il préconise la formation d’un comité de spécialistes, médecins, experts, ingénieurs, météorologues, statisticiens…« Si le ministère de la Santé ne s’en charge pas, c’est le rôle des ONG. » Au fond, il comprend l’inertie ambiante.« On est habitués à l’usine, elle ne paraît pas très menaçante. Alors on n’en parle pas, il y a une forme de compromis. C’est le gagne pain-de tout le monde. Y compris le mien. »

Ecrit par Benoît Berthelot, d’abord publié sur Medinapart.

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