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Le village des Samaritains

Khader Adel Cohen
Khader Adel Cohen, le prêtre samaritain

Khader Adel Cohen est un homme entouré et respecté. Lorsque je pénètre dans le village samaritain de Kiryat Luza, situé dans les faubourgs de Naplouse au sommet du Mont Gerizim, ce prêtre officiant à la synagogue m’attend accompagné de deux de ses fils et de plusieurs villageois.

Un village samaritain, de nos jours ? Quand on évoque cette communauté, notre mémoire voyage volontiers dans les pages de la Bible, se figurant la parabole du Bon Samaritain (Évangile de Luc, chapitre 10), voire la Samaritaine qui tire de l’eau à un puit pour donner à boire à Jésus, à Naplouse (Évangile de Jean, chapitre 4). Pourtant, non seulement, ce peuple a joué un rôle important dans l’histoire ancienne de la Palestine, mais sa culture, sa religion et son héritage perdurent jusqu’à nos jours.

« Autrefois plusieurs millions, nous ne sommes plus que 700 aujourd’hui », explique le prêtre. Les Samaritains étaient un peuple d’envergure, mais les conversions forcées au christianisme puis à l’islam, ainsi que les persécutions les ont décimés au fil des siècles. Ils sont partagés entre deux communautés : Kiryat Luza, majoritairement, et Holon, en Israël.

Les Samaritains se considèrent comme les Israélites originels. Ils croient en un seul dieu et n’ont qu’un seul prophète : Moïse. Quant aux écrits sacrés, ils n’acceptent que l’autorité de l’Hexateuque (la Torah et le Livre de Josué).

« Par l’histoire et la tradition, nous sommes très attachés à la ville de Naplouse et à sa région. Nos enfants vont à l’école et à l’université ici. Nous travaillons en ville, souvent dans le centre », explique Khader Adel Cohen. Jusqu’en 1948, la communauté vivait dans la vieille ville, regroupée dans un quartier nommé Yasmina. Au milieu des années 50, ils se déplacent à Hay as Samara, près de l’Université an-Najah.

Puis, à partir du lancement de la première Intifada en 1987 et surtout en 1995, les Samaritains se regroupent en haut du Mont Gerizim, la montagne sacrée. « Nous y possédions quelques terres, et avons pour coutume de nous retrouver au sommet chaque année pendant un mois, à l’occasion des célébrations religieuses. Avant de nous installer dans des maisons en dur, nous dormions sous la tente. »

Depuis le début du conflit israélo-palestinien, les Samaritains font face à un dilemme identitaire : « Les Israéliens nous considèrent Palestiniens, car nous parlons arabe et habitons ici. Les Palestiniens, eux, nous jugent juifs, car nous avons la Torah, et utilisons l’hébreu samaritain comme langue liturgique ». Fait étonnant dans la région, ils possèdent deux cartes d’identité, l’une palestinienne et l’autre israélienne.

Mountains

« Les deux gouvernements nous donnent de l’argent », explique Khader Adel Cohen. Les dirigeants de tous bords souhaitent leur soutien, pour des raisons évidentes : leur grande légitimité géographique et historique dans la région. La Jordanie est également un allié précieux. En 1948, le Roi Abdallah les a assurés de son soutien inconditionnel.

Au détour d’une phrase, le prêtre lâche néanmoins : « Nous nous sentons plus Palestiniens qu’Israéliens. Notre vie est ici, à Naplouse, il est normal que nous soyons plus proches d’eux. Ce sont les amis de nos enfants, leurs parents, nos collègues de travail. » Cet attachement profond à la ville de Naplouse, les Samaritains l’ont démontré tout au long de l’histoire. Sous le joug ottoman, des centaines de milliers d’entre eux ont choisi la conversion à l’Islam plutôt que l’exil.

Ibrahim Sadaqa est la première personne étrangère à la communauté à s’être convertie à la religion samaritaine, en 1921. Une question de survie, à l’époque. « Avant, les conversions des étrangers étaient interdites. Même lors des périodes les plus sombres de notre histoire. » Les chiffres sont éloquents. En 1917, à la chute de l’Empire Ottoman, il ne restait plus que 121 Samaritains. Cette communauté minuscule ballotée par les vents de l’histoire semblait vouée à disparaître. En 1970, ce chiffre est néanmoins remonté à 317. 785 personnes se disent samaritaines aujourd’hui.

En raison des liens étroits qui unissent les familles du village, l’endogamie est telle que des risques de malformation congénitale pèsent sur toutes les nouvelles naissances. Au milieu du vingtième siècle, près de 7% des Samaritains en souffraient. Il y a quelques années, les sages de la communauté samaritaine ont résolu, faute d’autre choix, de laisser des hommes épouser des étrangères, à condition que ces dernières se convertissent. Ces dernières années, ce sont ainsi onze Ukrainiennes qui ont rejoint la communauté. De Turquie, des musulmanes sont également venues. Gardiens d’une foi millénaire, les disciples de la religion samaritaine utilisent des méthodes modernes pour permettre à leur communauté de survivre : rencontres sur la toile, épouses choisies à distance et tests génétiques prénuptiaux font parti du quotidien local.

Khader Adel Kohen s’oppose, quant à lui, à ces pratiques : « Je ne veux pas que mes fils épousent des étrangères. Il vaut mieux prendre, au pire, des adeptes juives converties », explique-t-il sans détour. Il soutient que la décision d’ouvrir la communauté l’a fragilisée et a nourri des dissensions en son sein.

Si la question de la disparition démographique est aujourd’hui partiellement résolue, la communauté samaritaine a été obligée de trouver de nouvelles pistes pour assurer sa survie économique. Grâce à leur statut binational unique, certains entrepreneurs samaritains proposent un service de livraison sans commune mesure aux hommes d’affaires nabulsi.

Beaucoup de Palestiniens exportent en effet leurs marchandises vers les villes israéliennes. Ils doivent alors passer par de multiples points de contrôle, retardant parfois les livraisons de manière extrêmement pénalisante. « Les conducteurs samaritains aident, car ils peuvent transporter des marchandises en Israël en l’espace d’une seule journée », explique Asem, le fils de Khader Adel Cohen.

Après avoir frôlé la disparition au début du siècle dernier, la communauté samaritaine voit aujourd’hui l’avenir avec un certain optimisme. À la suite d’une refonte en profondeur des codes sociaux très stricts qui régissaient la petite communauté depuis trois millénaires, leurs particularismes religieux ont pu être préservés.

Photos de Josselin Brémaud.

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