Sable et eau

Fiction series

Society This article is part of the series Fate

Ecrit par la Libanaise Diala Gemayel, voici le cinquième texte que nous publions dans le cadre de notre série dédiée à la fiction. Divers tant dans leurs contenus que dans leurs styles, ces histoires partagent un même intérêt pour le « destin » du Moyen-Orient. Elle utilisent la fiction pour concevoir les possibles inaccessibles d’un avenir hypothétique. Nous espérons que leurs imaginaires nourrissent un débat bien réel sur les futurs désirables et atteignables pour le Moyen-Orient.

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Je lis à peine l’arabe. Ce matin, j’ai ramassé ce papier blanc qui avait été posé sur mon paillasson et sur lequel une courte phrase était imprimée, seule. J’ai déchiffré péniblement quelques mots. Je l’ai glissé dans ma poche et je ne m’en suis souvenue en cherchant, quelques jours plus tard, à réchauffer mes mains alors que le soleil s’était couché et que le froid piquant de février rappelait un semblant d’hiver. Pas une goutte d’eau cet hiver, l’eau va bientôt connaître l’inflation, comme l’essence, m’a dit le technicien qui a installé le wifi chez moi. Je ne suis pas d’ici et la seule chose que je souhaite, c’est d’y rester le plus longtemps possible. De là d’où je viens, j’ai fui. Il m’a fallu du temps pour comprendre que je n’étais pas compatible avec mon pays d’origine. Après la première douleur extrême du constat, je suis partie. Et quand je suis arrivée ici, malgré les menaces permanentes que ces quelques milliers de kilomètres carrés encaissent chaque jour, j’ai été emportée par la possibilité de tout reconstruire.

Je suis là, dans cette lumière qui guérit tout, qui rend l’angoisse presque attachante, et je laisse le temps faire les choses.

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Elle m’a laissé son numéro. Écrit en chiffres latins sur un morceau de papier blanc. Je l’ai retourné pour le ranger dans mon agenda de commandes. En répondant au client qui me demandait les tarifs d’une connexion à haut débit, j’ai lu : « Vous ne voulez pas d’une nouvelle guerre civile ? Dites-le ». J’ai recopié son numéro dans mon agenda et j’ai mis le papier avec la phrase imprimée dans ma poche pour la faire lire à mon beau-frère. Depuis des mois, il me fatigue avec ses convictions théoriques et condescendantes. En descendant le store, j’ai cherché la clé. J’ai senti le froissement du papier ; vraiment, il m’énerve. Non, il m’inquiète. Cette phrase m’a fait réaliser que Omar m’inquiète. On se connaît depuis l’enfance. Avec enthousiasme mes parents ont accepté sa demande d’épouser ma sœur aînée. Même milieu, mêmes valeurs. Qu’est-ce qui lui a pris ? Je descends mon store. Je vois le visage de Rima. Ma sœur sourit moins. Notre grand-père lui disait: Que Dieu bénisse ce sourire. En roue libre dans la dernière descente qui m’amène à la maison, je pense au sourire de ma sœur et au changement de Omar. Je suis en colère. Son engagement dans ce parti de rien du tout, qui éructe et qui promet. Il y a cinq ans, on se moquait doucement tous les deux, après le travail, assis chez l’un ou chez l’autre en train de fumer notre arguilé, de ceux qu’il appelait avec moi, il y a encore si peu de temps, « les éructocrates », quand ils passaient avec leurs haut-parleurs et leurs pétarades sous nos balcons. Et puis, un jour, ils sont allés lui parler. Peut-être parce que Omar est un beau parleur. Honnête en plus. Moi je crois que c’est son honnêteté imbécile qui l’a fait tomber là-dedans.

Je gare la motocyclette devant la porte. Le voilà. J’ouvre la bouche et il m’arrête net sur la dernière marche de l’escalier, avec cet air un peu détaché qu’il porte comme une cravate : « Salut frérot, je suis pressé. Si je ne rentre pas trop tard, attends-moi pour la arguilé ». Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je lui ai attrapé le bras. « Attends ! » Il me regarde. Ses yeux me sourient. « Lis ça ! » En montant les escaliers, je me demande ce qu’il va nous arriver.

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« Renseignez-vous sur les hommes politiques et les partis auxquels vous donnez votre confiance. » Je ne suis pas d’ici, je marche sans cesse pour demander du travail sur les chantiers d’immeubles en construction. Cette phrase sur ce morceau de papier sous mon pied m’aurait mené, chez moi, en prison où on ne m’aurait jamais retrouvé. Par respect pour cette ville qui m’accueille dans ses rues, qui m’offre cette phrase, j’ai retiré ma semelle du papier. J’ai été heureux qu’elle n’y laisse pas de trace. Mais je n’ai pas osé la toucher. Ils sont partout, même hors de chez nous. Ils sont là, dans les quartiers animés de la ville, je les reconnais comme ils me reconnaissent et je baisse les yeux. J’ai appris en fuyant mon pays que leur couleur politique ne change rien au fait qu’ils font le même sale et meurtrier travail : celui de traquer le résistant. « Résistant », un mot qu’ils nous ont volé. Je les ai vus ces soi-disant libérateurs : ils se comportent, ils parlent, ils volent et violent les maisons et les jeunes filles exactement comme le font leurs ennemis. Résistants, oppresseurs : j’ai appris dans mon voyage sanglant, le cœur battant, la bouche sèche de m’être tu, les aisselles trempées de sueur, me délestant chaque jour, si je ne me les faisais pas brutalement voler, d’un objet de chez moi, j’ai appris qu’ils sont une seule et même personne. Je reviens sur mes pas. Ce papier m’est soudainement devenu indispensable. Si je devais mourir sous leurs coups, je veux qu’ils me trouvent avec cette phrase pour presque seule possession. Qu’ils sachent que je ne suis plus qu’une question, un caillou dans leur chaussure. Je n’aurai pas souffert pour rien, c’est la dernière pensée que j’ai eue avant de voir un des hommes du nouveau parti fort de ce quartier populaire, le dos et la plante du pied droit adossés à un mur, fumant une cigarette et lisant un morceau de papier de la taille exacte de celui que mon poing serrait dans ma poche.

***

Écrire à la troisième personne pour ne jamais être trouvé(e). Imprimer en arabe ces phrases parce qu’étouffant d’indignation. Enfants habillés en soldats, télévisions-nourrices, cerveaux enveloppés dans les bienfaits de la sécurité, sécurité, sécurité, milices, sécurité, discours, sécurité, réfugiés, sécurité.

Imprimer ces papiers dans des magasins différents, avec chaque fois une identité différente. Voir un rêve devenir papier après des années de réflexion solitaire, de préparation assidue. Sortir à toute heure du jour et de la nuit pour être citoyen-poubelle, citoyen-insecte. Enseigner, vendre des actifs, réparer les tuyaux, conduire un camion, accoucher les bébés, être partout et nulle part. Je ne suis ni Anonyme, ni Indigné, parce que rapidement, ils vont mettre la main sur ces intitulés, les rouler dans leur toile, dans les médias, dans les magazines tendance, dans les marchés boursiers, et les digérer lentement et sûrement. Se les approprier après les avoir vidés de leur substance. J’aime tellement les araignées, elles m’ont tout appris. Je les ai observées pendant mon enfance plutôt que de grandir en société, le mal nécessaire. Comme elles, j’ai appris en silence. Une araignée se fait écraser si vite ; je ne l’ai jamais oublié. Elle est fragile et puissante. Le monde humain qui m’entourait m’échappait un peu plus à chaque année de scolarisation qui passait… Les langues, discrètes comme un fil de soie. J’en connais cinq à la perfection. Dont celle de l’ennemi frontalier. Personne ne me voit, je sais éviter leurs grosses chaussures, leurs sprays, leurs cris dégoûtés. Je suis toujours à l’angle. J’ai remarqué que les « résistants » aussi aimaient les angles. Ce sont des araignées oui, mais de Hollywood, elles ont besoin de financement, de pouvoir, de suiveurs. Moi, tout ça m’est absolument égal. Je n’écris d’ailleurs que pour moi. Une fausse manœuvre et je mourrai sous leurs grosses chaussures, leurs sprays, leurs cris dégoûtés. Tant pis.

La troisième phrase est prête.

 

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